« Ne crains pas ! Crois seulement »

28 juin 2015
13ème dimanche du Temps Ordinaire
Année BP1070048

 

Méditation sur l’encyclique  « Laudato  Si »  

Nous venons d’entendre dans le livre de la Sagesse  que Dieu a créé toutes choses pour qu’elles subsistent  et  qu’il a créé l’homme pour une existence impérissable.
Les deux sont liés. L’un ne va pas sans l’autre.
Le Pape François ne cesse de nous le rappeler,  comme un leitmotiv  qui revient tout au long de son encyclique :  « Tout est lié »  dans la maison commune.
Quand l’environnement humain se dégrade, alors l’environnement naturel est perturbé.
Quand la banquise disparait sans espoir de retour, quand  des pays sont inondés,
Autre part, sur la planète, des hommes doivent quitter  leurs  terres assoiffées  que  notre sœur, l’Eau, ne vient plus visiter.
Tout est bouleversé.  Tout est lié.
Quand les forêts sont abattues, quand  la semence ne sait où se poser pour germer,
Alors c’est l’exode de milliers de personnes vers les pays riches qui pourraient les nourrir et les abriter.
Tout est lié.
Et de partout la terre, blessée, gémit. Et de partout l’homme crie sa faim, sa soif.
Quel sens a sa vie ?
Tout est lié.
Les pauvres, les exclus sont la majeure partie de l’humanité. Ils sont nécessaires et aimés de Dieu.
Comme les riches, ils ont droit à  la terre. C’est l’égalité.
(Il en sera question dans l’épitre de Paul qui va être lue tout à l’heure)
C’est Dieu qui a créé notre sœur la Terre, il nous l’a confiée afin de bien la gérer et de la faire fructifier.
Chacun y a sa place, les pauvres comme les riches.
Il n’existe pas de frontières ni de barrières sociales qui nous permettent de nous isoler, nous formons une même famille humaine. Nous habitons la même maison.  Tout est lié.
« Que Dieu nous inonde de paix,  afin que nous vivions comme frères et sœurs  sans causer de mal à personne »
Célébrons  la vie qui nous est donnée.  Dans l’espérance.   Car l’être humain est encore capable  d’intervenir  positivement.
« Si L’humanité a déçu l’attente divine, Le créateur ne nous abandonnera  jamais, il ne fait pas marche arrière dans son projet d’amour, il ne se repent pas de nous avoir créés. »
« Que Dieu répande sa tendresse sur tout ce qui existe, qu’il répande sur nous son amour afin que nous soyons des protecteurs du monde, et non des prédateurs,  que nous protégions la vie et la beauté »
Que nous sachions retrouver Dieu dans toutes les créatures et le louer.

Jacqueline Casaubon

(Ce qui est entre guillemets est un extrait de la prière du Pape François  à la fin de son encyclique.)

 

Pourquoi saint-Merry est-elle compatible avec les prêtres ?   La relecture de départ de JacquesDSC_0594

Au-delà du caractère amical et sympathique de la célébration du départ du curé, qu’il soit bien entendu que la communauté de saint-Merry ne rend pas grâce aujourd’hui pour un prêtre en particulier, que ce soit Daniel qui est enfin nommé officiellement curé de Saint-Merry et responsable du CPHB pour trois ans, grâce à l’obstination de l’équipe pastorale, que ce soit Gérard dont la nomination auprès des forains et la résidence à Saint-Merry sont confirmées, que ce soit moi-même, c’est-à-dire pour un serviteur inutile, qui me tire à Saint-Eustache.

Nous rendons grâce pour l’œuvre que l’Esprit a accomplie ces dix dernières années, dix années de coresponsabilité sur les quarante années de coresponsabilité déjà vécues. Années qui ont été parfois houleuse, jusqu’à la rupture, non seulement entre laïcs et prêtres, mais entre divers courants de laïcs, ce qui pourrait encore se reproduire, nous ne connaissons pas l’avenir même s’il dépend en partie de nos décisions, mais cela ne doit pas remettre en cause la pérennité de ce qui se vit ici. Mais la fécondité de ces années est évidente. Deux générations ont fait vivre cette communauté et la troisième arrive, c’est de cette grâce que nous avons à rendre grâce.

Kyrié éléison !

Deux générations ont fait vivre cette communauté et la troisième arrive. Et cela montre en pratique que le choix de la coresponsabilité prêtre-laïcs est essentiel pour une communauté comme la nôtre, tout en sachant que ce choix masque un paradoxe. Sans tabou, posons-nous la question de l’un des deux termes, le prêtre. Un prêtre au fond… est-ce vraiment utile ?

Le prêtre superflu

À saint-Merry, au CPHB, le prêtre souvent été considéré comme un mal nécessaire, car considéré comme trop lié à une institution hiérarchique et réactionnaire. On ne peut pas s’en passer, mais ça ne durera pas… Les laïcs prendront le pouvoir ! C’est dans cet esprit que j’ai été accueilli. Et en dix années à votre service, je n’ai jamais réussi à provoquer une réflexion profonde sur ce qu’est le prêtre. Sans doute, de la part des différentes équipes pastorales dont j’ai partagé la tâche et à qui je l’avais proposé, il y avait la peur de remettre en cause les principes mêmes du CPHB, d’autant plus que cette réflexion débouche sur un résultat paradoxal ! Car découvrir que, contrairement à ce que beaucoup voudraient, le prêtre est nécessaire à la réalisation du projet du CPHB pour donner toute leur place aux laïcs dans l’Église, c’est paradoxal.

Ce qui complique tout c’est que ce paradoxe théorique du prêtre comme mal nécessaire, cohabite avec un autre paradoxe, pratique celui-là, et encore plus fort. Il arrive que l’on mette  en pratique ce que l’on ne veut même pas penser. C’est que malgré ce déni du prêtre, notre communauté lui donne une place importante et… j’ose le dire, très juste. Ici les prêtres trouvent bien leur place. Que leur propre personne soit ou non bien acceptée ou que leurs choix pastoraux soient controversés sont une autre question. Il y a quarante ans, en même temps que Saint-Merry, quatre ou cinq paroisses se sont lancées dans la coresponsabilité, Saint Hyppolite dans le 13ème, et même Notre-Dame des champs à Montparnasse par exemple. Une seule poursuit son chemin, Saint-Merry, dans les autres la coresponsabilité n’a pas tenu, justement sur cette question, la place du prêtre, qui, comme je l’ai déjà dit, est très précaire, mais ici ça a tenu.

Les prêtres en sureffectif

Une preuve de cette réussite à Saint-Merry pourrait être le nombre de prêtres qui participent à la vie de cette communauté. On nous envie le nombre d’animateurs de chant que nous avons, inimaginable dans aucune autre paroisse, et nous envie aussi le nombre de prêtres, deux spécialités de Saint-Merry… En plus de ceux qui y ont un ministère officiel, aujourd’hui Daniel, Gérard et moi-même jusqu’au mois d’août. Il y a eu pendant plusieurs années Donatus, qui à cause de sa longue maladie a eu du mal à trouver sa place, et a fini par quitter le sacerdoce dans la sérénité. Il y a Jesús et Jean-François qui interviennent dans les célébrations et les groupes de formation, et bien d’autres activités, et sans l’aide desquels je serais mort à la tâche. Il y a les anciens qui passent encore, Jean-Claude et l’Arc en Ciel, Nicolas en voisin du quartier, et bien sûr Xavier. Mais il y a aussi des prêtres exerçant d’autres fonctions qui rejoignent la communauté à titre personnel, des prêtres de passage à Paris pour leur ministère ou pour des raisons privées. Enfin, cela compte beaucoup pour moi, des prêtres qui ont quitté le ministère, par exemple pour se marier. Il m’est arrivé certains dimanche de compter plus de dix prêtres présents, peu visibles parce qu’on ne concélèbre pas. Il y en a peut-être plus car je ne les connais pas tous.

Une communauté compatible avec les prêtres

S’ils viennent c’est sans doute qu’ils s’y sentent bien et je pense que surtout ils s’y sentent respectés comme prêtre. J’ai mis longtemps à comprendre le pourquoi de cette place des prêtres à Saint-Merry. Non pas que les prêtres ne soient pas des gens respectables, enfin la plupart le sont, mais je me doute que ce n’est pas seulement parce qu’on est une communauté cool et sympa qu’on les accepte. Pourquoi notre communauté est-elle si compatible avec les prêtres ? Je voulais vous parler de ça pour mon départ, sans engager rien d’autre que moi-même et mon expérience limitée.

Et le « pourquoi », je suis désolé, c’est un troisième paradoxe ! Après les paradoxes du prêtre superflu et celui du prêtre en sureffectif, il y a celui de la double nature de l’Église, qui est quand même plus intéressant. Ici, nous rendons visible le côté invisible de l’Église. Je souligne : notre fonctionnement refuse toute fusion, explicite ou implicite, entre notre communauté et l’institution hiérarchique, pour se fonder sur la critique, parfois systématique et radicale mais surtout constructive, de cette institution et les sous-institutions qui la compose. Luc Boltanski, à qui je dois cette réflexion, appelle cela du beau mot de dispute. Qu’est-ce que vous faites à Saint-Merry pour que ça marche si bien ? On se dispute ! Et cette dispute nous place dans une autre logique que l’opposition classique entre laïcs et prêtres. Je vous explique.

La dispute

Au départ il y a dans les gênes de saint-Merry le rejet de l’institution ecclésiale et hiérarchique, l’Église catholique et romaine, avec toutes ses déclinaisons. Il y a de bonnes raisons pour ça, chacun le sait bien. Est-ce que l’Église doit être puissante ? Est-ce qu’elle doit être conservatrice et identitaire ? Est-ce qu’elle doit être riche et influente ? Est-ce qu’elle doit régler la vie des gens dans les moindres détails, y compris les plus intimes, selon ses propres normes? Est-ce qu’elle doit avoir un état, une armée et une police ? J’en passe et des meilleurs. Et souvent le prêtre est considéré comme lié, voire complice de cette institution.

Mais à Saint-Merry nous avons l’intuition que l’église « vraie » (on peut l’appeler comme ça pour faire simple, l’autre aussi est vraie…), le cœur vivant de l’Église, qui est voulu et qui est fécondé par l’Évangile, n’est pas visible dans ces ors et ces pompes ni ces discours, ni même dans l’aspect, pourtant bien plus satisfaisant, d’ « hôpital de campagne » ou de « maison pour tous ». Il y a autre chose, de moins visible, peut-être même d’invisible par nature, qui nous permet de « faire Église » sans en reproduire le mode de fonctionnement classique. En fait nous nous retrouvons spontanément à ce moment d’avant l’institution de l’Église, ce temps où l’Évangile se vivait avant de s’écrire.

J’aime beaucoup la manière dont en parle Bernard Feillet : « Nous pouvons nous inspirer de la rencontre de Jésus avec la femme de Samarie au puits de Jacob. Tout devient merveilleusement simple : il n’y a rien à résoudre ni à concilier. Jésus est là, il accepte la rencontre, il s’intéresse à la vie de la Samaritaine, il la comprend, il ne lui dit pas que la prière est meilleure au Temple de Jérusalem que sur la colline du sanctuaire de ses ancêtres, il rejoint l’inquiétude de sa vie, il devine la soif qui l’anime et lui suggère que la réponse qu’elle cherche est en elle, il ne lui parle pas à côté de son désir. Il la reconnaît et il se compromet, il lui dit le secret de son être et ne la retient pas, il ne prétend pas être responsable de la suite de sa vie. »

L’oubli

Pour comprendre la place des prêtres à Saint-Merry, il faut en revenir, non pas au rejet (le rejet c’est déjà une stratégie de pouvoir), en revenir à l’oubli par Jésus lui-même de tout ce que nous appelons aujourd’hui avec anachronisme, « institution », oubli complet dès l’appel des apôtres. Pour lui, seuls peuvent le rejoindre des hommes et des femmes en chair et en os, libres et différents, indépendants des religions et des sectes de son temps.

Quand il est reconnu par le Père comme son fils unique, Jésus doit assumer cette divinité-là en tant qu’homme. Le seul Dieu, le Dieu unique, est incarné par un homme seul. Cela se traduit par une solitude abyssale que Jésus n’a pas supporté, n’a jamais supporté, ni au début (venez avec moi ! dit-il à Pierre et ses amis), ni à la fin de sa vie publique (Mon Dieu pourquoi n’as-tu abandonné ?). Alors avant même d’assumer sa mission, avant de la commencer, avant même de la comprendre vraiment, de savoir jusqu’où elle le mènerait, il se fait des amis. Avant d’agir Jésus se fait des amis. Sans doute d’abord pour assumer sa solitude, puis très vite parce qu’il découvre que seuls des témoins de chair et d’os peuvent témoigner de la présence charnelle du fils de Dieu dans le monde. Des gens comme lui, aussi démunis que lui, n’ayant comme atout que le Père… Sauf que pas plus que lui, ils ne savent ce que c’est que d’être Filles ou Fils de Dieu ! Jésus lui-même n’avait pas d’informations au départ sur qui il était, il ne l’a compris qu’en le vivant, il ne l’a compris pleinement que sur la Croix, ces amis n’ont pas mieux compris ! Être le fils de Dieu pour Jésus c’est être un corps de chair et de sang, de peau et d’os, seul, seul jeté dans le monde. Il rassemble autour de lui des amis de chair et de sang pris dans le monde.

Ce que sont les prêtres

Les prêtres sont cela, des hommes, et peut-être bientôt des femmes, mais surtout des êtres de chair et de sang qui sont eux aussi pris dans le monde. Et le prêtre n’a ni plus ni moins d’informations sur qui est le Christ aujourd’hui que n’importe quel chrétien, que n’importe quel croyant, que n’importe quel être humain, pas plus que les amis de Jésus n’avaient d’information sur qui il était.

Pour choisir qui il va emmener avec lui, Jésus écarte les rabbins (ou les scribes et les sbires du Temple). Il écarte les prophètes (comme les disciples de Jean-Baptiste). Et bien sûr il écarte les puissants et les politiques, et les voleurs… quoique, peut-être pas tous les voleurs. Les hommes et les femmes qui seront ses amis ont un travail et sont recrutés justement sur leur lieu de travail (au lac ou au bureau des douanes), ils n’ont pas de préparation spécifiquement religieuse. Les premiers sont des pécheurs, et les références à leur métier sont nombreuses dans les évangiles, car ils n’abandonnent pas leur métier. Jésus valide aussi l’appel mutuel entre frères et entre amis, un genre de recrutement qui annule d’emblée le rapport hiérarchique. Il ne fonde pas non plus (comme Jean-Baptiste) une communauté instituée, religion ou secte. Au moment de son arrestation le groupe de ceux qui le suivent se disperse, et ceux qui resteront ensemble se cachent. Jésus leur demandera même de quitter Jérusalem. Il ne s’agit pas de clandestinité, il s’agit du refus d’être déjà une organisation qui élabore une stratégie pour se défendre. Être un groupe informel suffit et surtout devra suffire ! Devra suffire jusqu’à aujourd’hui, plus on creuse ce qu’est l’église plus on entre dans l’informel. Le regroupement par Jésus de ses amis laisse intacte la société de son temps et de son pays, pas d’impacte sur son fonctionnement et sa constitution, les liens sociaux ne sont pas modifiés, ce groupe n’est pas une institution nouvelle. Ce groupe se constitue au fur et à mesure que des hommes et des femmes suivent le Christ. Ils ne gouvernent pas, ils n’enseignent pas, ils prient et annonce une Bonne nouvelle. Leur groupe ne cherche pas à peser sur la société en tant que groupe, mais chacun des frères se sait responsable du monde dans lequel il vit, et s’engage avec d’autres, frères ou pas, en tous cas hommes de bonne volonté, au service des pauvres, des exclus, des malades.

Des frères et des sœurs

J’ai lâché le mot : ce sont des frères et sœurs. S’il y a église elle est à chercher dans ce mot. De plus, on ne le dit jamais assez, mais les évangiles parlent davantage des prêtres que des laïcs ! Les laïcs n’étaient même pas inventés. L’Évangile c’est l’histoire de Jésus avec une bande de prêtres, on les appelle les apôtres mais cela revient au même. Et les laïcs ça n’existe pas encore. Il faudra que les communautés fondées par ces premiers prêtres soient gênées que tous ne soient pas prêtres, et le baptême-pour-tous va arranger ça, pour donner un même statut à tous. Il y a eu des prêtres avant qu’il n’y ait des baptisés ! Et dès qu’il y a eu des baptisés les prêtres se sont mis à leur service et non l’inverse. Les évangiles parlent d’apôtres, pas de communautés. Pourtant ils n’ont pas été écrits par les apôtres, mais justement par les communautés. C’est là où je veux en venir. Souligner l’importance pour les communautés de préserver non seulement le lien apostolique, mais leur caractère apostolique qui est partagé par tous, et pas seulement par les prêtres. C’est leur caractère propre, elles ne sont pas d’abord des associations de fidèles (mêmes si elles doivent le devenir pour fonctionner).

Renaître

Deux éléments constituent l’Église, ils concernent tous les fidèles. La Renaissance par le baptême, et l’envoi en mission par la confirmation. Ces deux éléments ne sont qu’une seule et même étape. Toute communauté, pour être « l’Église », doit se recevoir en renaissant, comme chacun de nous se reçoit, est donné à lui-même, par sa naissance. Et ce qu’elle annonce, la Bonne Nouvelle, c’est justement sa renaissance qui n’est possible que parce que le Christ est ressuscité. La renaissance est actualisation de la résurrection. Si Jésus ne s’est pas beaucoup étendu sur les caractéristiques de cette communauté, sinon sur sa dimension fraternelle qui est essentielle pour lui, au point qu’il ne parle quasiment pas de sa dimension hiérarchique sauf pour l’éluder (il ne m’est donné de l’accorder), c’est qu’il est revenu sans cesse sur cette notion de renaissance. Et le prêtre est le signe au milieu de la communauté de ce don de la communauté fait à elle-même par le Christ quand chacun peut renaître, corps nouveau et nouveau sang de la nouvelle vie. Elle n’est pas, en tant qu’Église, propriétaire d’elle-même, encore moins source d’elle-même. Pour quelle raison l’Église romaine a-t-elle séparé la confirmation du baptême, parce qu’un laïc baptisé et confirmé c’est comme un prêtre ! Et cela donne des communautés trop proches de la première communauté rassemblée autour de Jésus.

La nourriture

Saint-Merry est une communauté sans cesse renaissante. C’est pour cela qu’elle subsiste depuis quarante ans, elle ne vieillit pas parce qu’elle renaît. Une communauté où l’on ne vient pas pour être servi, mais pour être nourri. La différence entre ceux qui viennent pour être servis et ceux qui viennent pour être nourris et vite faite. Les prêtres bénéficient de cette renaissance comme les laïcs. Non pas comme initiateurs, mais comme signe, comme sacrement. Ici on invente les laïcs, donc en même temps les prêtres, l’un ne va pas sans l’autre. Ici les prêtres ne font pas l’accueil, les confessions et les bénédictions, ils ne font pas la charité ni la direction des consciences, en ce sens ils ne servent à rien. Mais en se nourrissant eux-mêmes ils nourrissent les autres, bien sûr avec rien. « Donnez-leur vous mêmes à manger » dit Jésus à ses apôtres pour les enfoncer, parce qu’il sait bien qu’ils n’ont rien à donner à manger, et ils ne s’aperçoivent que peu à peu que ce qu’ils ont à donner c’est le Christ lui-même, ils n’ont que le Christ, mais le Christ se donne tout entier comme nourriture.

Une communauté sans cesse renaissante et nourrie par le Christ c’est une communauté d’hommes et de femmes capables de reconnaître la résurrection. (Si un théologien voulait parler de Saint-Merry il ne devrait pas faire de l’ecclésiologie, théologie de l’Église, mais de la christologie, théologie du Christ.)

Une pastorale qui rapproche l’Église de sa source

Le danger pour la communauté de Saint-Merry c’est le confort que cela donne. Chacun y trouve si vite sa place que la tentation est forte de ne plus en bouger. Le danger c’est le manque d’ambition, pour chacun comme pour l’ensemble. Saint-Merry doit toujours vouloir aller plus loin qu’elle-même. Non pas comme donneuse de leçons mais comme défricheuse de chemins nouveaux et urgents, ils sont si nombreux ceux qui manquent de nourriture !

Ce que fait une communauté on appelle cela la pastorale. La pastorale ce sont des frères et des sœurs qui témoignent personnellement par toute leur vie, des hommes et des femmes qui savent rester libres et créateurs. Pour Jésus l’Église est une troupe de convaincus avant d’être une organisation bien rodée et influente. La pastorale doit rapprocher l’Église de sa source, la rencontre entre frères et sœurs. Quand il s’agit de questions matérielles, économiques ou managériales, les procédures et les experts sont nécessaires, et donc les commissions et les jurys. Je les ai beaucoup négligés, sans doute à cause de mes convictions anarchistes. Mais ce n’est pas irréversible, visiblement ils reviennent vite. Ma conviction est que les commissions, les groupes de réflexion, à moins d’être éphémères et provisoires, institutionnalisent la communauté au détriment du corps à corps entre ses membres. Ils font courir le risque que la rivalité et le pouvoir s’introduisent là où ne devraient s’exercer que l’accueil et la fraternité, et la douce folie des inventeurs. Le risque est que les choix ne se fassent que par l’anticipation des résultats escomptés, calculés et imposés, au lieu de se faire par la confiance dans les personnes, dans les commencements et donc dans les inventeurs un peu fous déjà cités. Le risque est que l’on ajoute au seul Dieu, d’autres dieux plus immédiats, plus malléables et plus rentables. Quand il s’agit de l’autre à accueillir, c’est-à-dire à aimer, et à aider à grandir en humanité, alors la décision est solitaire et frustrante (donnez-leur vous même à manger). Et elle est humble : « qui suis-je pour te juger ? ». On n’en retire aucun honneur.

Vatican II

Dans notre communauté les prêtres se sentent à l’aise parce que les personnes priment sur les structures. Tout ce qu’ils sont, à leur manière est compris par les laïcs parce qu’ils le sont aussi à leur manière. La différence n’est pas dans ce que l’on est mais dans la manière dont on l’assume. De part la coresponsabilité avec les laïcs les prêtres sont sans doute beaucoup moins instrumentalisés qu’ailleurs, et donc ils s’y sentent plus libres d’être eux-mêmes, avec leurs différences et leurs histoires. Car un prêtre c’est avant tout une histoire, l’histoire d’un homme, ce qui ne regarde que lui et le Christ qui l’a appelé. C’est ce qui fait enrager bon nombre de chrétiens, ici comme ailleurs : on n’arrive pas à enfermer le prêtre dans les cases où on voudrait le voir. « Ils ne pourraient être ministres du Christ s’ils n’étaient témoins et dispensateurs d’une vie autre que la vie terrestre, mais ils ne seraient pas non plus capables de servir les hommes s’ils restaient étrangers à leur existence et à leurs conditions de vie » dit le Concile Vatican II.

Jacques Mérienne

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