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NE RIEN OUBLIER

Avec le déconfinement, l’heure des premiers bilans a sonné. Beaucoup souhaiteraient le retour à une vie ordinaire. Reprendre « la vie d’avant ». 0r cela ne sera guère possible. D’autant que la prudence sera exigée avec la prolongation de l’état d’urgence sanitaire.

Pendant ces deux mois, les vies se sont métamorphosées, réorientées, densifiées. Elles sont plus conscientes de leurs héritages. Beaucoup de  chemins sont encore parcourir. Il y aura bien des façons de reprendre ce qui s’est passé. Le théologien Adolphe Gesché les appelle les « lieux du sens » : la liberté, l’identité, l’imaginaire, l’espérance, le destin de chacun. L’événement « coronavirus » pourrait être compris sous ces prismes.

Pourtant, dans cette dernière chronique, pour une fois encore, le recours à l’histoire sera privilégié. Après l’évocation des figures de Camus, Bonhoeffer, Certeau, Illich, Domenach, Frankl, Germaine Tillion, Hans Jonas, Georges Orwell et plus près de nous Gordon Allport, Edgar Morin, Tzvetan Todorov, , Michel Henry Jurgen Habermas, René Luneau, Gérard Pierré, Catherine Chalier, Julia Kristeva, il sera ici question de Marc Bloch (1886-1944).  Une université porte son nom à Strasbourg comme de nombreuses places. Le co-fondateur de l’école  historique des Annales ne fut pas simplement un résistant célèbre, réfugié dans la Creuse, interné à la prison Montluc et torturé par Klaus Barbie puis fusillé le 16 juin 1944.  Il fut d’une rare clairvoyance sur les raisons de la débâcle du 10 mai 1940 quand les défenses françaises ployèrent sous l’invasion allemande. Son livre l’Etrange défaite, publié en 1946, résonne intensément aujourd’hui.

La première leçon d’une crise, d’après Marc Bloch, est d’accepter ses premières défaites dans la lutte. Souvent difficiles, elles risquent vite de se transformer en déroutes, voire même en un chaos indescriptible. Au fur et à mesure  que les défenses tombent, il s’agit de garder son sang-froid pour ne pas céder à la panique et à l’épouvante. L’effet de surprise joue en défaveur. Mais de bons réflexes aident à ne pas dérailler, fuir, abandonner ses responsabilités. Ils touchent en dernier ressort à un vouloir-vivre fondamental. C’est dans certains cas, purement et simplement à l’instinct de conservation. La prise de conscience du danger doit donc venir d’une juste analyse et d’une réelle sensibilité.

Dès lors, selon Marc Bloch, l’essentiel est dans l’observation rigoureuse des phénomènes qui nous assaillent, dans leurs évolutions, plus que dans l’instantané de leur saisie. La courbe est plus précise et utile que le trait à un moment donné. Les leçons des expériences précédentes peuvent ne pas avoir été tirées ou être inappropriées. Dans ce cas, il ne faut pas hésiter à changer de méthode et de stratégie. Parfois, corriger ses erreurs ou blâmer mollement est inutile. Il faut prendre acte des défaillances et sanctionner sans état d’âme. Derrière des signes, rappelait Marc Bloch à la suite de Taine, on trouve toujours des réalités. Celles-ci ne sont pas univoques. Elles doivent être interprétées correctement. On peut réparer des fissures pour éviter des trous d’eaux dans un bateau. Mais parfois, seul un changement de cap ou de capitaine est en mesure de palier aux déficiences.

Comment ces réorientations doivent-elles être opérées ?  Bloch croit dans les vertus de « l’esprit souple », plus que de « l’esprit raide », pour reprendre les formules de Bergson.  L’assouplissement, la paresse, les « douillettes habitudes », les facilités, les stéréotypes peuvent tenir lieu de règle commune. Il convient  ici de secouer vigoureusement les inerties, les complaisances, les immobilismes, les hiérarchies surannées. Celles-ci compromettent l’efficacité devant l’imminence du danger ou déjà les premières pertes.

En fait, pour Marc Bloch, un redressement de situations, qui peuvent sembler désespérées, est souvent une course contre le temps. La promptitude à la réaction limite les dégâts de l’effet de surprise ou de l’impréparation manifeste. Par rapport à un savoir, un comportement, une façon de faire « toujours en retard » par rapport à la progression de l’adversaire, il s’agit de rétablir la mobilité, le dynamisme, les connexions ou transmissions altérés par la brutalité des événements.  Pour ajourner les pertes, une autonomie de jugement doit être récupérée. On doit pouvoir « souffler ».  Souvent le « bon sens » est d’un plus grand secours que les théories d’école. L’analyse des faits concrets suppose une intelligence des situations, un croisement des savoirs. Elle oblige à ne pas céder aux sirènes du découragement, aux illusions de l’activisme, au scepticisme, à la naïveté, à la dissimulation voire carrément au mensonge. Hélas, les phénomènes sont parfois peu flatteurs pour ceux qui auraient dû les anticiper. Pris à revers, ceux-ci sont parfois blessés dans leur amour-propre. Ils peuvent être tentés de se défausser. C’est là que le sens des responsabilités importe. Mais Bloch note aussi que ceux qui ont été harassés par les premiers combats sont atteints. Ils doivent pouvoir être relayés pour ne pas mettre en péril leur propre vie. Comment dans ce cas décider correctement ?

Très en avance sur son temps, pour faire face correctement, Bloch croit aux vertus du débat. Les gens ont besoin de mettre des mots et des images devant les périls encourus ou les pertes déjà observées. Contre toute volonté d’esquive, on doit pouvoir discuter franchement de toutes les éventualités, y compris celles venues des points de vue les plus « hérétiques ». Une fois établi un climat de vraie participation et de franche hospitalité aux opinions les plus divers, la tâche sera de rapprocher les points de vue. Dans la tempête, il n’est plus possible « d’amuser la galerie », de suggérer insidieusement plus que de persuader lucidement. Les polémiques, les malentendus, les postures n’ont plus lieu d’être. Bloch croit possible de se départir de ces biais pour se concentrer sur la gestion complexe d’informations contradictoires. Leur organisation et leur traitement le plus rapidement possible est impératif. Des concessions sont parfois utiles, pour garder un climat de cordialité. Mais la parole doit avant tout être libérée pour pouvoir circuler en vue d’opérations réalistes.

En ce sens, Bloch estime qu’il peut être nécessaire de réorganiser des modalités de l’action en des collaborations effectives, des réseaux de coopération inédits, une répartition plus efficace des attributions, des alliances inattendues. Celles-ci peuvent briser les tabous, les égos et les chasses-gardées des décideurs, notamment grands corps de l’Etat, endogamiques par nature. C’est d’autant plus souhaitable que des fraternités dans une entraide collective sont rendues nécessaires par l’adversité à affronter. On doit avoir le courage de ces réformes devant des modèles, des méthodes et des organigrammes inopérants. Bloch croit en une culture première de la solidarité dans les dangers, tout simplement d’abord pour protéger une humanité en péril. 

Au final, sur quoi se fonde pareilles convictions ? Bloch constate que l’effroi des premières défaites tétanise l’action.  Il rétrécit l’horizon des protagonistes. Sans restauration de la confiance en des capacités d’action, sans stimulation des idéaux communs, les ressources humaines se tarissent. L’horizon de la capitulation n’est pas loin. Les faiblesses individuelles engendrent des défaillances collectives. Les petites négligences conduisent à une impréparation d’ensemble. Pour l’historien, seule une culture large, adossée à une conception étendue de la citoyenneté permet de restaurer des potentialités humaines. Dans l’adversité, la mémoire affective chère à Maurice Halbwachs, est un puissant allié. Elle fournit et permet le meilleur, pour peu que le dévouement, l’abnégation, le courage redonnent des possibilités d’action inédites.

Quand tout semble perdu, des hommes et des femmes se lèveront toujours pour fonder une nouvelle façon d’être, une nouvelle alliance, dans un humble compagnonnage et une vie spirituelle authentique.                                                                                     J F PETIT  

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