Noël au pays des ombres. Lettre de Damas

« Aujourd’hui, nous vivons Noël dans l’obscurité, les rues sans lumière, éclairées par les phares des voitures… Pour la plupart pas de chauffage, pas d’électricité, sans parler de ceux qui fuient les combats et cherchent refuge ». « Cette obscurité ne nous rapproche-t-elle pas de ce que fut la réalité de la naissance du Seigneur : Lui qui s’est fait SDF, Lui qui a été contraint à l’exil, Lui qui à sa naissance a été recherché par le pouvoir politique... » L’espérance de Noël dans les paroles d’un petit frère de Jésus, notre ami, qui vit en Syrie depuis de nombreuses années.

Chers parents, amis et frères.

Atterrés par les derniers développements de la guerre en Syrie, décontenancés par la fin dramatique d’Alep, la fuite de la population civile, des massacres, inquiets sur l’avenir de la Syrie, nous nous apprêtons à fêter Noël. Sachant que, comme nous, vous avez suivi ces douloureux événements bien difficiles à décrypter tant ils sont confus, enfouis dans les ténèbres et entourés de tant de mensonge. Nous tenons à vous rejoindre en ces jours difficiles, à partager avec vous la vérité de cette fête et à vous présenter tous nous vœux de bonne fête. Car après tout il faut bien fêter, même si le cœur n’y est pas. Pourtant face à ce que nous vivons, la fête n’est-elle pas un appel à ne pas sombrer dans une tristesse mortifère ? Fêter est le meilleur antidote contre l’absurde et la désespérance.
Merci d’être sensibles au malheur de la Syrie et des Syriens, alors que nous avons l’impression que le drame, la tragédie qui se déroule en Syrie laisse la communauté internationale indifférente, en dépit des déclarations officielles… .
Souvent les Syriens nous disent : « Nous avons tous envie de partir et vous vous restez ? »  Pourquoi rester ?
La Syrie était un pays merveilleux et les Syriens nous ont toujours accueilli avec gentillesse et générosité.
Aujourd’hui, au milieu de ce champ de ruines qu’est devenue la Syrie, pays des ombres, des spectres, où l’on ne différencie pas le cauchemar de la réalité, la moitié de ses habitants sont déplacés ou en exil… Est-ce le moment de les abandonner ?
N’y-a-t-il pas à être là avec eux, à rencontrer ces bannis de la terre ? C’est là que nous rejoignons Jésus dans son espérance. Il est venu à notre rencontre.

Avant la révolution, qui est devenue une guerre civile, guerre par procuration ou on ne sait trop quoi, je me souviens que Noël était une fête pleine de lumières. Les chrétiens tenaient à orner leurs fenêtres avec des guirlandes lumineuses et dessinaient arbre de Noël, crèche, étoiles, etc. La partie chrétienne de la ville était tout illuminée avant et après la fête. La fête c’était bien sûr la messe de minuit ou le matin très tôt selon les traditions orientales, les visites de famille ou aux autorités religieuses, occasion de resserrer les liens familiaux et communautaires.
Mais il y avait beaucoup de choses que nous ne voyions pas ou pas assez : la pauvreté des quartiers populaires et des campagnes, les injustices sociales, l’absence de liberté, une corruption qui ruinait le pays, un confessionnalisme latent chez beaucoup, etc.
Nul ne percevait les lendemains douloureux qui nous attendaient.
Aujourd’hui, nous vivons Noël dans l’obscurité, les rues sans lumière, éclairées par les phares des voitures… Pour la plupart pas de chauffage, pas d’électricité, sans parler de ceux qui fuient les combats et cherchent refuge.
Peut-être ces illuminations d’autrefois nous empêchaient de voir la réalité ! Nous étions aveuglés par trop de lumières. Ces illuminations nous entretenaient dans l’illusion d’une Syrie heureuse.

Nos églises seront sans doute pleines, car il y a encore des chrétiens à Damas. Ils ont payé un lourd tribut à la révolution. Bien que n’étant pas les plus éprouvés, ils n’ont pas été épargnés : plusieurs prêtres ont été tués dont le P. Frans à Homs, deux évêques ont été enlevés, ainsi que le P. Paolo, il y a plus de 3 ans. On est sans nouvelles d’eux… Beaucoup de jeunes sont partis, alors quel espoir pour une Église sans jeunes ? Beaucoup de familles exilées sont éparpillées à travers le monde, combien reviendront ? La Syrie se vide de ses habitants. Beaucoup de ses habitants sont dispersés, ce sont désormais des exilés, des expatriés, des bannis, des migrants.
L’Église touche là à sa faiblesse, petit troupeau déjà minoritaire qui diminue progressivement depuis longtemps. A la lumière des appels du pape François, saurons-nous être sensibles et compatissants pour tant de personnes qui souffrent, qui meurent dans les combats, pour les prisonniers (des centaines de milliers), les exilés, pour les jeunes déboussolés qui ne trouvent pas de travail et ne savent quel chemin prendre, pour toute un peuple sans espoir ?
Alors, comment vivre Noël aujourd’hui ? Cette obscurité ne nous rapproche-t-elle pas de ce que fut la réalité de la naissance du Seigneur : Lui qui s’est fait SDF, Lui qui a été contraint à l’exil, Lui qui à sa naissance a été recherché par le pouvoir politique, Lui qui a été rejeté par son peuple, Lui qui a été condamné à mort !

Alors quel peut être notre espérance ?
L’espérance naît quand nous cessons de nous appuyer sur des espoirs humains : rechercher à être fort et à s’imposer par la violence, dominer l’autre, notre désir de grandeur, même de celle de notre Église, l’illusion du retour à un passé perdu, l’espoir que le progrès technique nous libérera, etc.  L’espérance commence quand nous abandonnons nos illusions, nos désirs de grandeur, une sécurité absolue. Lorsqu’au creux de la vague, tout semble perdu !
Alors, avec le psalmiste, nous pouvons crier :
« Au plus noir de l’oppression, tu as crié, je t’ai sauvé.
J’ai mis sur ton chemin des signes. (Ps 80)

Acteurs impuissants au milieu du drame qui se joue, il ne nous reste pour lutter que notre impuissance, notre prière, notre amour de l’autre de celui qui souffre plus que nous, notre désir de rencontrer l’autre différent, notre refus de la violence
Espérer ce n’est pas attendre un ciel nouveau, c’est marcher sur un chemin, comme Jésus, pour aller à la rencontre de l’autre, ou plutôt c’est surtout Jésus qui vient à notre rencontre et que nous accueillons. C’est chercher au milieu des ruines, de la tragédie, de l’obscurité, des signes d’espérance.
Dans l’obscurité nous percevons une petite étoile, signe d’espérance et de réconfort. Un proverbe africain dit : « Ne maudissons pas tant l’obscurité, mais prenons soin de cette petite lumière autour de nous et en nous, signe d’espérance et de réconfort ! » Savoir reconnaitre les petits signes qui sauvent : ces enfants réfugiés sous la tente restés sans sentiments de violence au milieu de tout ce chaos. Ceux qui vont à la rencontre des réfugiés pour leur porter secours alors que les bombes tombent autour d’eux. Celui qui marche au milieu des décombres mais reste convaincu qu’un jour la lumière jaillira de l’obscurité qui s’est abattue sur nous. Face à la violence, nous découvrons beaucoup de ces étoiles qui sont des signes d’espérance.
Espérer c’est ne pas céder à la crainte, la crainte de l’« autre différent de nous ». Ici et là, l’émigré est l’envahisseur face auquel il faut ériger des murs. Espérer c’est aussi discerner, ne pas faire l‘amalgame entre terroristes et résistants, entre islam et islam fanatique. L’émigré devient vite responsable de la crise économique !
Espérer c’est croire qu’il y a une promesse d’un monde heureux, une espérance de s’en sortir, croire que l’histoire en dépit des ruines, des guerres, des révolutions, des injustices, de tant de penchants au mal a un sens et marche vers une finalité, toujours nouvelle et inattendue, que le Créateur lui a donnée lors de la création et qu’il a confirmée par ses promesses d’un Sauveur avec lequel nous ressusciterons.
Alors avec nous, fêtez et réjouissez-vous, car, comme le dit Isaïe, le consolateur arrive.

Jacques et ses frères
Damas 20 décembre 2016

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