Romeo Castellucci, «Sul con letto di volto nel Figlio di Dio», Festival d'Avignon, 2011

Nom de Dieu, un blasphème !

« Depuis les massacres du 7 janvier on en parle et reparle à tort et à travers. Au vrai pourtant, le blasphème n’avait jamais quitté notre horizon culturel ». La chronique d’Alain Cabantous
Romeo Castellucci, «Sul concetto di volto nel Figlio di Dio», Festival d'Avignon, 2011
Romeo Castellucci, «Sul concetto di volto nel Figlio di Dio», Festival d’Avignon, 2011

« Nom de Dieu » un blasphème ? Tout juste un juron parfois euphémisé en « nom d’une pipe » ou « nom d’un petit bonhomme ». Cependant, depuis les massacres du 7 janvier dernier on parle et reparle de lui un peu à tort et à travers jusqu’à revendiquer un extravagant droit au blasphème.

Au vrai pourtant, le blasphème n’avait jamais quitté notre horizon culturel. S’il parut s’effacer peu à peu sous l’effet de la déprise religieuse, il resurgit à partir des années 1980 notamment à travers les attaques contre les créations artistiques. La publication des Versets sataniques (1983), la sortie de La dernière tentation du Christ (1988) accommodée aux propos pour le moins inconvenants de feu Lustiger, Piss Christ de Serrano, les caricatures danoises de Mahomet (2005), les pièces de R. Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, ou de R. Garcia, Golgotha Picnic, dénoncés à grand renfort de chapelets, sont parmi les manifestations les plus spectaculaires de ce retour. Simultanément, une législation anti blasphématoire a été réactivée au Moyen-Orient ou en Asie (Inde et Pakistan). Depuis, des hommes et des femmes ont risqué ou risquent chaque jour la peine capitale. Asia Bibi ou le blogueur saoudien Raef Badaoui, condamné entre autres à 1 000 coups de fouet, en sont devenus les dramatiques symboles. N’oublions pas cependant qu’en Europe, si des pays comme la Belgique ou la France (hormis l’Alsace-Lorraine) n’ont plus de législation destinée à réprimer le blasphème, il n’en va pas de même au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche, etc., où, sous couvert d’injure faite aux religions, l’arsenal répressif peut à nouveau servir.

Charlie Hebdo, Hors-sériePour tenter de comprendre ce contexte plus que tendu, plusieurs éléments sont à prendre en compte. Et d’abord la définition même du blasphème, impossible aujourd’hui à établir puisqu’elle n’est qu’une opération de jugement uniquement montée par « celui qui vénère la réalité blasphémée » (Pierre Bayle à la fin du 17e siècle) ou décrétée par une instance (État, Église) qui s’octroie le droit de le désigner comme un mal dire à l’égard de Dieu et de ses saints.. Plus largement la parole interdite est tenue pour une agression verbale à l’égard du sacré, l’intrusion d’un langage « profane » qui véhicule la moquerie, le doute, la dénégation. Proférée hier, en régime chrétien, par des mal croyants ou des esprits forts, dans l’environnement laïcisé d’aujourd’hui, elle émane surtout d’incroyants ou d’athées. Cette irruption provocatrice qui peut être docte, argumentée et pesante, possède une efficience beaucoup plus forte dès qu’elle s’appuie sur l’ironie d’un dessin, d’une épigramme ou d’un court libelle, compris immédiatement de tous. Ainsi le baron de Blot, au milieu du 17e siècle faisant circuler ces bouts rimés au sujet de la virginité mariale :

Qu’une colombe à tire d’aile
Ait obombré une pucelle
Je ne crois rien de tout cela.  

On en dit autant en Phrygie
Et le beau cygne de Léda
Vaut bien le pigeon de Marie.

Toutefois, les choses se compliquent en raison de la difficulté à cerner la notion extensive du sacré. Jusqu’à la fin de l’Ancien régime français, il se confondait aisément avec le religieux et le religieux avec le christianisme. Mais peu à peu d’autres valeurs se sont trouvées sacralisées en adjonction ou en substitution puisqu’une société, même sécularisée, ne peut se penser sans sacralités communes. La patrie, les droits de l’Homme, la paix, la liberté d’expression, la famille et pourquoi pas… le corps ou les vacances sont devenus peu ou prou, ici ou ailleurs, des valeurs intouchables parce que tenues pour essentielles. Dès lors, l’édification sacralisée de ces références ne risque-t-elle pas d’appeler à son tour à d’autres qualifications blasphématoires ? N’est-ce pas, par exemple, le gouvernement chinois qui, en 2010, a qualifié de « blasphème contre la paix », le choix du dissident Liu Xiaobo comme prix Nobel ? Déjà Condorcet, en 1791 avait lucidement mis en garde ses contemporains contre toute recharge sacrale : « Même la Déclaration des Droits de l’Homme, écrivait-il, ne sera présentée à aucun citoyen comme des tables descendues du ciel et qu’il faut adorer et croire ».

Jadis, en Europe, des catholiques, des protestants ou des incrédules furent exécutés en raison de leurs paroles ou de leurs écrits mal pensants. Aujourd’hui, non seulement là-bas mais ici même encore et sous nos yeux, des femmes et des hommes sont froidement abattus parce que le trait de leur plume les aurait transformés en blasphémateurs, en contempteurs d’un sacré qui réclamerait sa vengeance sacrificielle. Assassinés au nom de la protection immature d’une croyance agressée. Et pourtant, prévenait déjà Sébastien Castellion, réformé des années 1550, « tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine ; c’est tuer un homme. »

 

Alain Cabantous

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