Pour ce qui les concerne, les intellectuels, comme Julia Kristeva ou Edgar Morin en France, ont compris qu’ils devaient être utiles. Surtout là où ils pouvaient aider penser la survie de l’humanité. Ils l’expriment, sous des formes et des moyens variés. Ils révèlent à l’humanité ce qu’elle est, en dépit des nombreux préjugés et des endoctrinements. Là où ils auraient pu être divisés par leurs différences, leurs échelles de valeurs, ils s’accordent désormais plus largement pour ne plus accepter des erreurs cruelles pour notre avenir. Ils sont soucieux d’établir des relations de protection à l’échelle de la planète. Qui, mieux qu’eux, peut se porter témoin des défaillances collectives, des humiliations de la raison, des faiblesses politiciennes satisfaites, des écarts de niveau de vie inconsidérés, des atteintes à l’équilibre écologique, comme naguère des voix plus isolées comme celle du dissident russe Soljenitsyne ?

             La violence, le cynisme, le mal continuent d’agir à visage découvert. Mais la vérité que les intellectuels cherchent est dangereuse. D’abord pour eux-mêmes. On réussit parfois à les faire taire. Phénomène invraisemblable, plusieurs dictatures continuent de nier la réalité de la propagation du virus sur leur propre sol : tout va très bien en Biélorussie, en Corée du Nord ou au Turkménistan, Dieu merci !

       Mais pour l’Occident, l’heure des remises en question a sonné. Déjà en difficulté pour penser son propre destin, l’Occident n’est plus en mesure de l’envisager sans les autres parties du monde. Ses aveuglements, ses illusions persistantes continuent de nourrir les frustrations et les incompréhensions du reste de la planète. Une civilisation bâtie sur le triomphe de l’individualisme et la frénésie consumériste peut-elle conquérir les cœurs encore longtemps ? Son irrésolution, pour ne pas dire sa lâcheté, enrobée de « pragmatisme », de la froideur de son juridisme, ne fait-elle pas plus que jamais le jeu de ses opposants ?

             L’épidémie montre à quel point il est devenu important de lutter contre les rumeurs et suppositions, les manipulations. Celles-ci empêchent un traitement adéquat des problèmes graves à résoudre. Ainsi, le monde est-il autant saturé par des initiatives salutaires, des solidarités effectives que des bobards, des superficialités, des réactions malsaines. Celles-ci empêchent d’aller au cœur des difficultés. En conséquence, les pouvoirs exécutif, législatif, juridiciaire sont retardés ou empêchés. Et les masses des pays en développement, au lieu d’essayer de comprendre, sont captées par l’attrait d’un monde de vie prédateur des ressources et les discours de démagogues. Le monde de vie occidental a-t-il encore une chance de devenir le mode de vie le plus sain et bénéfique pour tous ? La prosternation devant les performances matérielles peut-elle faire oublier les besoins de l’Esprit ?

            Aujourd’hui, certains doivent quotidiennement lutter pour survivre. Mais ils ne sont pas dénués d’aspirations spirituelles. On prône une relance par la consommation. Mais ne serait-il pas temps de se tourner vers des besoins plus fondamentaux, durables et humanisants ?

Cette élévation, cette prise de conscience et cette constitution d’un monde commun, Pierre Teilhard de Chardin lui a donné un nom : noosphère. Ce jésuite, qui était aussi un paléontologue reconnu, proposait en 1945, face à la planétisation du monde, une planétisation humaine. Il a agi de concert avec d’autres comme les philosophes Maurice Blondel et Emmanuel Mounier par un « engagement de la foi » (Une génération en marche, Ed. St Leger, p. 15).

 Si le sens du collectif et de cette responsabilité s’éveille en nous, dans l’enveloppe planétaire de substance pensante que nous formons désormais, alors la prophétie de Teilhard de Chardin s’avère rigoureusement exacte : l’univers monte non vers sa fin mais son accomplissement.

                                                                               Jean-François Petit

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.