© P. & D . PEYRET

Nos amis Peyret, photographes

Au terme de ces 18 mois de résidence, nous sommes impressionnés par la vitalité, la jeunesse et la mobilité des personnes qui vivent ou travaillent autour du bassin aéroportuaire. Notre présence dans l’espace public a suscité beaucoup de questions et permis de nombreuses rencontres.

Pascale et Damien Peyret*, après 18 mois de résidence photographique en Seine Saint-Denis nous invitent à voir l’exposition de leurs travaux exposés jusqu’au 19 février au Bourget.

affiche Exposition Latitude 489333 Basse DefComment est né ce projet intitulé “Latitude 48.9333 – Chantier photographique” ?
C’est une invitation de la Capsule du Bourget – suite à un appel à candidature – à faire une résidence photographique qui a la particularité d’être couplée à une commande du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Ce projet ambitieux dont les prises de vue ont débuté en juillet 2014 s’est conclu en novembre 2015 par une exposition au Centre culturel André Malraux et différents événements hors les murs.

Le point de départ de ce projet protéiforme que vous n’avez pas hésité à sous titrer explicitement “Chantier photographique” est une commande. En quoi consistait-elle ?
Etayer une étude réalisée par le Service du patrimoine culturel du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis sur le bâti dans le bassin aéroportuaire du Bourget. L’enjeu de cette étude était de mettre en lumière les répercussions de l’implantation de l’aéroport sur le département de Seine-Saint-Denis. Concrètement, il s’agissait de photographier soixante-dix édifices répartis sur quatre ville : Dugny, La Courneuve, Le Blanc-Mesnil et Le Bourget.

Quels types de lieux deviez-vous photographier ?
Des lieux aussi différents que des pavillons – comme la maison de Gaston Génin qui fut le copilote d’Antoine de Saint-Exupéry -, des habitats collectifs, des usines, des entrepôts, des hôtels, des églises, des casernes, des établissements scolaires… Chacun à leur manière, ces édifices témoignent d’une histoire qui est souvent en lien avec l’aéroport du Bourget. Soit par leur design qui fait explicitement référence à l’aviation ou encore parce qu’ils ont été construits pour abriter du personnel ou des fabriques de matériel aéronautique.

Les chercheurs du Service du patrimoine avec lesquels nous avons fait équipe nous ont demandé de photographier les bâtiments de l’extérieur de face et de trois-quarts, de préférence par beau temps et sans voiture, ce qui n’a pas toujours été facile. Nous devions photographier également certains intérieurs pour mettre en lumière les détails déterminés par les chercheurs lors des repérages.

Soit une démarche documentaire pure dans la mesure où pour cette première étape il ne s’agissait pas d’interpréter mais de rendre compte de ces édifices. Dans quels buts ces photographies ont-elles été réalisées ?
Dans un premier temps, elles ont fait l’objet d’un portfolio pour un ouvrage réalisé par le Conseil départemental de Seine-Saint-Denis publié à l’occasion des Journées du Patrimoine(*). Elles ont été également exposées sur les grilles de l’aéroport du Bourget, toujours dans le cadre des Journées du patrimoine. A terme, ces photographies vont nourrir les archives du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Il est d’ailleurs intéressant de mentionner que quelques-unes de ces images vont constituer les ultimes témoignages de l’existence de bâtiments qui sont voués à la destruction.

(*) “L’aéroport du Bourget entre les lignes, Histoire d’un territoire en Seine-Saint-Denis”, éditions Conseil départemental de Seine-Saint-Denis.

Quel regard portez-vous sur le territoire de la Seine-Saint-Denis après y avoir travaillé pendant près de 18 mois ?
Sur cette mission photographique, nous étions un peu comme des archéologues. Nous avons arpenté le territoire pour y trouver nos marques et fouiller du regard les sites à photographier. Nous y avons décelé les traces du passé, le style aéronautique des bâtiments, les liens avec l’aéroport et pour certains nous avons imaginé l’activité qui y régnait il y a 50 ans. A la fin, nous avons ressenti une forte émotion car nous avons été les premiers à photographier certains d’entre eux, comme ces nombreux hangars, véritables cathédrales industrielles, qui il n’y a pas si longtemps fabriquaient des avions, des tubes, des zeppelins ou encore des locomotives. En les photographiant, il nous est apparu qu’il y a une forte dissonance entre la majesté de ces lieux, l’activité industrielle passée et le vide qui y règne aujourd’hui pour certains d’entre eux.

Que vous a appris cette résidence ?
Au terme de ces 18 mois de résidence, nous sommes impressionnés par la vitalité, la jeunesse et la mobilité des personnes qui vivent ou travaillent autour du bassin aéroportuaire. Notre présence dans l’espace public a suscité beaucoup de questions et permis de nombreuses rencontres. Au fil des semaines, nous avons tissé des liens avec les habitants, les lycéens ou encore les personnes qui y travaillent, chacune se rendant disponible et particulièrement bienveillante. Nous ne soupçonnions pas la richesse et la diversité patrimoniale des villes que nous avons arpentées et nous avons pris la mesure de la métamorphose de ce territoire de la Seine-Saint-Denis. L’industrie s’est progressivement effacée au profit d’activités liées à la proximité de la métropole parisienne. Les anciens vaisseaux industriels sont devenus des plateformes logistiques ou des usines de recyclage. Tout juste rénové, le lycée Germaine Tillion où nous avons animé un atelier photo est un modèle d’ingénierie environnemental. En son sein est installé un micro lycée qui accueille des jeunes auparavant déscolarisés. Ce territoire est riche et résolument inscrit dans les préoccupations sociales et environnementales actuelles ! Toutes ces observations constatées sur le terrain nous ont inspirés et nous ont amené à développer les axes de réflexion des travaux que nous présentons au Centre culturel André Malraux.

Pourquoi ce titre, “Latitude 48.9333”, qui correspond aux coordonnées GPS de l’aéroport ?
Depuis la création de l’aéroport du Bourget il y a 100 ans, la façon d’appréhender la représentation de l’espace géographique a été profondément bouleversée. La carte que l’on repliait consciencieusement après consultation se parcourt maintenant du bout des doigts sur un écran tactile. Les coordonnées GPS sont devenues les repères de l’espace dans lequel nous nous déplaçons. En filigrane, elles nous révèlent notre place dans un monde globalisé. Et lorsque nous avons constaté que le 9 et le 3 – qui sont ceux du département de la Seine-Saint-Denis – s’inscrivaient dans la latitude du Bourget, le titre de l’exposition s’est imposé comme une évidence.

Et pourquoi ce sous-titre, “Chantier photographique” ?
Il fait référence au caractère protéiforme des œuvres réalisées pour l’exposition à partir de la commande qui en constitue en quelque sorte le noyau. C’est également une métaphore de ce qu’est un aéroport, à savoir une plateforme à partir de laquelle arrivent et partent les avions et à l’intérieur de laquelle des ramifications permettent aux voyageurs de transiter.

 Le point de départ de cette résidence est photographique mais au final l’exposition réunit installations, vidéos, livres, etc. Est-ce parce que vous considérez que l’image est une matière première ?
L’image est en effet une matière première dans nos pratiques artistiques respectives. Ici, il s’agit des photographies d’architecture produites pour les chercheurs. Nous avons ensuite créé de nouveaux travaux qui prolongent cette approche scientifique. Nous ne faisons que soulever un voile dans ce volet artistique car le champ d’exploration de l’image est infini.

Est-ce parce que vous aimez repousser les frontières de la photographie ?
La richesse et la liberté de nos propositions pour l’exposition sont liées à nos pratiques : Pascale photographe et plasticienne, Damien photographe et réalisateur. La photographie est à la croisée de nos champs d’expérimentations. Elle s’enrichit de nos approches complémentaires jusqu’à dépasser le cadre pour s’animer, se métamorphoser et questionner notre perception des choses. Passer d’un support à un autre nous permet de donner une nouvelle lecture du patrimoine du bassin aéroportuaire du Bourget et de révéler la richesse de cet espace urbain.

Que vous apporte le fait d’avoir recours au volume ?
C’est une manière de tordre cette “plate apparence du réel” que constitue le cadre photographique. Le passage au volume nous permet de nous approprier l’existant avec une ouverture à de nouveaux espaces et à de nouveaux scenarios. L’évolution vers différentes formes de médias nous a obligé à expérimenter de nouveaux points de vue que nous avons ensuite pu questionner et partager.

Pourquoi avoir choisi de faire un atelier avec des adolescents au lieu de simplement les photographier, eux ou d’autres habitants ?
On ne peut pas aborder la notion de territoire sans rencontrer ceux qui y habitent. Très vite, il nous est apparu que les jeunes étaient les meilleurs médiateurs pour transmettre au plus grand nombre la richesse du patrimoine de ce département. Ils arpentent la ville chaque jour mais n’ont pas toujours conscience de la valeur patrimoniale des bâtiments qu’ils ont sous les yeux. Nous voulions qu’ils s’approprient ces lieux et qu’ils en deviennent des témoins actifs. Nous les avons invités à créer des repères dans la ville afin que l’inventaire savant dépasse les murs des archives et réinvestissent la ville. Nous avons souhaité que la population découvre la richesse de leur patrimoine via leur intermédiaire pour mieux les inciter à le préserver.

Pourquoi cette omniprésence de l’idée de flux, d’air et de soufflerie dans l’exposition ?
Lors de la commande, nous avons très vite constaté que le bassin aéroportuaire était comme irrigué par différents flux : les axes routiers, les voies ferrées, les couloirs aériens, le flot des piétons qui affluent vers la gare, le balai incessant des camions qui chargent et déchargent la marchandise dans les anciennes usines… Très tôt, nous avons eu l’idée d’un poumon comme métaphore de la ville et de son aéroport qui irrigue le territoire. Nous avons imaginé une enveloppe en toile de parachute ventilée sur laquelle est projetée de manière aléatoire une série de vidéos de la ville trépidante. Par ailleurs, les manches à air réalisés avec les jeunes lycéens sont autant de signaux qui ont été dispersés dans la ville, signaux qui permettent d’identifier les lieux patrimoniaux. Ils sont le symbole de la présence de l’aéroport et de son impact sur le bassin du Bourget et créent une passerelle entre les lieux patrimoniaux et l’exposition.

Les notions d’écologie et de recyclage sont présentes dans nombre de vos précédents travaux et dans ceux de l’exposition. Vont-elles de paire avec l’idée de fragilité, elle aussi récurrente dans vos œuvres ?
Les enjeux sociétaux et environnementaux ont naturellement leur place dans nos travaux respectifs. Et l’idée de fragilité, qui est celle d’un équilibre sans cesse en mouvement, s’est imposée face à un des grands constats que nous avons fait lors de cette résidence qui est que le bassin aéroportuaire du Bourget est un haut lieu d’échange de marchandises et de matériaux. Certaines des anciennes usines aéronautiques sont devenues des plateformes logistiques où transitent les marchandises en provenance de l’agglomération parisienne. L’un des bâtiments absorbe sans relâche les déchets de papiers, plastiques et autres métaux… C’est cette étape ultime que relate la vidéo intitulée Roll-on Roll-off, un projet inscrit à l’agenda culturel de Paris climat 2015-ARTCOP21. Pour sa réalisation, deux caméras ont été embarquées sur les engins qui manipulent les balles de papiers et les cartons compressés. Roll-on, roll-off est un hymne à cette masse chaotique de déchets et de matières en mutation qui permet finalement d’épargner coupes d’arbres et rejets de CO2.

http://www.artcop21.com/fr/events/roll-on-roll-off/

*Pascale Peyret est l’artiste d’Anamorphose : Nuit Blanche 2014 et de Green Memory dans le cadre de laCOP21 à Saint-Merry

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