Notre part d’ombre (I)

Face au monde qui sombre l’Évangile dresse l’homme qui vit. L’inutile défense crispée des traditions, institutions et grammaires n’édifiera aucune digue. L’accueil des nouvelles générations et la confiance dans leurs capacité à inventer et à créer va libérer l’avenir.

La querelle autour du « genre » a pris, depuis les campagnes contre ou pour le mariage gay, un tour irrationnel et imbécile. On parle avec passion de ce qu’on ne connaît pas, on surréagit à des situations qui n’existent pas. Ce qui est en cause ce n’est pas le « genre », concept en forme de coquille vide, c’est la peur que les agitateurs sociaux provoquent sciemment. Que d’arguments absurdes, tels de soi-disant cours de masturbation dans les maternelles ou l’obligation aux garçons de se mettre du rouge à lèvres au lycée, plus c’est gros plus ça marche ! Arguments cyniquement répandu et naïvement crus. Ils provoquent une surréaction attisée par les officines extrémistes, comme la journée du retrait de l’école. C’est un phénomène médiatique identique aux rumeurs du Moyen Âge, et qui a la même source : une peur d’autant plus viscérale qu’on ne sait pas de quoi on a peur.

 

Mais justement de quoi cette peur est-elle le symptôme ? Cette peur des changements de société tels l’égalité homme femme, le mariage pour tous, ou la tolérance à l’homosexualité. Cette peur de l’école ou des créations artistiques. Cette peur provoquée par l’évolution des mœurs, sensible depuis une cinquantaine d’année. Davantage que celle d’un changement de société, cette peur est celle d’un changement de civilisation. Cette peur réveille notre part d’ombre, ce qui en nous fait mal sans que nous sachions nous en protéger. Que faire quand la mondialisation s’appuie sur l’individualisme et l’isolement… ou l’inverse ? De quel monde sommes-nous les hommes ?

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler des mondes disparus entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leur grammaire, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesses et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages après tout n’étaient pas notre affaire. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité que la vie. » Paul Valéry, dans La crise de l’Esprit, exprimait déjà ce sentiment en 1919, la date explique ce qu’il ressentait ! Le mot civilisation est fort, il s’impose cependant quand on perçoit la mosaïque des arguments brandis au fil des mois et des années, aucun n’étant déterminant, car trouvant toujours une réponse, mais l’ensemble restant insaisissable par l’individu seul avec ses frustrations.

 

Pourtant nous sommes nombreux à ne pas avoir peur. Face au monde qui sombre l’Évangile dresse l’homme qui vit. L’inutile défense crispée des traditions, institutions et grammaires n’édifiera aucune digue. L’accueil des nouvelles générations et la confiance dans leurs capacité à inventer et à créer va libérer l’avenir. Paradoxalement ces jeunes générations s’emparent des mêmes thèmes que les épouvanteurs médiatiques, mais pour ouvrir nos vies à des dimensions nouvelles. Oui les femmes vont trouver leur vraie place, oui les enfants seront aimés et fiers de leurs nouvelles familles, oui les anciens retrouveront le respect et le cœur de leurs familles, oui ! Mais cela ne suffira pas si par ailleurs la justice et la liberté sont détruites, si l’argent devient le roi dont l’homme est l’esclave, si les jeunes, d’où qu’ils viennent, ne peuvent acquérir ni les outils ni les moyens de prendre en main leur vie. Il va falloir retrousser les manches sur tous les fronts, les églises vont-elles s’y mettre aussi ?

Jeunes4

Jacques Mérienne

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