Nous savions déjà

Capture d’écran 2014-01-29 à 18.02.46Le film « 12 Years a Slave » qui est sorti en France après son succès au USA, a provoqué un rejet quasi général de la critique qui n’y reconnaît pas une œuvre importante. Le réalisateur, Steve McQueen, n’est pas d’abord un cinéaste, mais un plasticien, son film ne repose pas sur la dramaturgie cinématographique habituelle (situation, personnages, récit, dialogues) mais sur un travail plastique des images qui est la vraie source des émotions, comme des images d’Épinal modernes. Le film n’est pas documentaire, même s’il est très rigoureusement documenté, mais sensible et émotionnel. Pour les critiques il est « populaire », dans un sens péjoratif, alors que par définition le cinéma est un art populaire.

La conclusion ironique d’un journaliste m’a choqué: « Nous savions déjà que l’esclavage avait été une chose terrible ». Il y a beaucoup de choses derrière ce « nous savions déjà » ! Mais surtout il s’agit de la place de la mémoire, dans notre société d’abord, mais aussi dans notre propre vie, et de la forme qu’y prend cette mémoire. Si la majorité des spectateurs ressortent bouleversés par cette projection ce n’est pas parce qu’il y ont appris quelque chose de l’esclavage, mais parce ce quelque chose est devenu vivant et sensible pour eux, en un mot est devenu présent pour eux qui pas vécu ces événements du 19° siècle.

La question de la mémoire est au cœur de l’acte de foi : l’Évangile n’est-il pas mémoire ? « Faites cela en mémoire de moi ! » Le livre passionnant de José Antonio Pagola (Jésus, approche historique, cerf) nous a fait remonter brillamment vers ses sources historiques, et avoir un regard critique rigoureux sur ces textes. Mais il ne rend pas les évangiles « présents », ni les paroles et les actes de Jésus actuels. Il nous fait remonter le temps vers l’époque où a vécu Jésus. Il ne fait pas revenir le temps de Jésus dans le nôtre, aujourd’hui, ce qui est pourtant nécessaire à notre foi si elle est un acte d’amour. Bruno Latour (dans un livre éblouissant : Jubiler, ou les tourments de la parole religieuse, La découverte) nous le montre simplement : si une amoureuse demande à son amoureux « est-ce que tu m’aimes ? » et qu’il lui réponde « je te l’ai déjà dit hier », on peut parier qu’entre eux c’est fichu ! L’amour a besoin d’une parole au présent, la foi a besoin d’une parole au présent, l’esclavage, la Shoah ont besoin d’une parole au présent. Certains artistes savent réveiller la mémoire et faire vivre la parole, nos communautés savent-elles réveiller la foi et prononcer une parole vivante.

Jacques Mérienne janv 2014

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1 Commentaire

  • Jacques, J’aime bien ce que tu tires du film de S. McQueen: ce parcours du travail sur les images au rôle de la mémoire, du retour au Jésus de l’Histoire passée (Pagola) à la Parole qui vient au présent, parole vivante, parole d’amour. C’est vrai que dans ce film les longues pauses devant une image conduisent notre regard à la méditation.
    Cela dit je n’ai lu que deux critiques (Le Monde et Télérama) et elles n’étaient pas négatives. Je vais aller voir les autres sur « la toile ».
    Jean

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