Une nouvelle fois, en ce début d’octobre 2020, Saint-Merry vient de s’offrir à la nuit blanche. Une nuit blanche très écourtée mais dont le succès, comme chaque année, ne s’est pas démenti. C’est depuis 2002, à l’initiative de Christophe Girard, que le maire de Paris d’alors, Bertrand Delanoë, décida que des manifestations culturelles se dérouleraient toute une nuit « dans des lieux qui en principe ne sont pas ouverts au public ou dont la fonction première n’est pas artistique ». Participant de cette seconde catégorie, notre église ouverte, cadre illuminé d’innovations scéniques originales et de toute beauté, devenait et devient jusqu’à l’aube sinon un lieu d’évangélisation du moins un espace-temps de questionnement spirituel pour les passants accueillis et libres.

Même si elle avait déjà désigné des manifestations culturelles dans les pays du nord de l’Europe, Saint-Pétersbourg en particulier, cette appellation reste une question. Est-ce en référence aux chevaliers du Moyen-Âge qui, avant leur adoubement, devaient rester en prière toute une nuit revêtus de blanc ? Inspiré par des recherches lexicographiques, Littré en 1873 estimait que peut-être l’adjectif blanc « qui s’emploie dans plusieurs cas avec le sens de défectueux, d’incomplet, et aussi pour signifier un contraire » pourrait s’appliquer à « une nuit où l’on a été privé de ce que donne ordinairement la nuit, c’est-à-dire le repos et le sommeil »

Madame Du Deffand

Quoi qu’il en soit, l’expression n’apparaît vraiment qu’au XVIIIe siècle selon deux acceptions. Voltaire, en 1716, l’utilise comme synonyme de plaisir et du libertinage qui y est attaché tandis que la marquise Du Deffand avoue à Horace Walpole en 1771: « Vous saurez que j’ai passé une nuit blanche, mais si blanche, que depuis deux heures après minuit que je me suis couchée, jusqu’à trois heures après midi que je vous écris, je n’ai pas exactement fermé la paupière ; c’est la plus forte insomnie que j’aye jamais eue ». Étrange horaire quand même pour cette couche-tard ! Deux dimensions donc : celle d’une veille assumée et ludique, celle d’une insomnie subie et douloureuse. Au cours du XIXe siècle, les références littéraires (de Hugo à Nerval) ou artistiques à la nuit blanche vont se multiplier. En effet et selon la première signification, la veille festive dépassera désormais les cercles restreints et aristocratiques comme ce fut le cas lors des folles nuits de Sceaux organisées par la duchesse du Maine dans les années 1715. Elle n’est plus exceptionnelle et envahit le cadre urbain dont Paris, ville lumière, ville des plaisirs, devient le symbole entre le Second Empire et la Belle Époque.

Le 3 octobre 2020 à Saint-Merry

Mais, liée au plaisir ou à l’insomnie, la nuit blanche n’a pas bonne réputation. Les gens d’Église la rendent responsable d’inverser le jour et la nuit et de bafouer ainsi les préceptes bibliques d’une séparation temporelle inscrite dans la Création. C’est d’ailleurs au nom de la même lecture littérale que longtemps, ils refuseront, à Rome en particulier, l’éclairage public. Mais elle est aussi vilipendée par le discours médical puisque l’homme a besoin de repos, évidemment nocturne, sous peine de développer des « pathologies nerveuses ». Le médecin Guillaume Buchan écrit dès la fin du XVIIIe siècle : « Une grande partie des plaisirs de la vie consiste dans l’alternative du repos et du mouvement, et quiconque ne connaît pas le dernier n’est point dans le cas de goûter les douceurs du premier ». En outre, celui qui privilégie la veille voit durant sa nuit blanche le divertissement laisser bien vite la place au tourment, le tourment aux douleurs, les douleurs à la solitude alors que le reste de la société dort ! Enfin, cet état est socialement condamnable, et cela s’adresse évidemment non aux insomniaques mais bien aux noctambules. Ces êtres oisifs que l’on oppose aux travailleurs laborieux semblent vouloir résister aux temporalités qui s’imposent au cours du XIXsiècle autour d’un rythme régulier : au jour le travail, à la soirée la sociabilité, au sommeil la nuit. Vision réductrice cependant puisque jusque dans les années 1870, le travail de nuit ne cessa de s’accroître.

En « somme », entre les frayeurs et les énervements d’une longue nuit en vaine quête de sommeil et les réjouissances tapageuses et partagées qui ne finissent qu’aux premières lueurs, la nuit blanche n’a pas toujours bonne presse. Heureusement, une fois l’an, au seuil de l’automne dans de nombreuses villes d’Europe et des Amériques, le long passage du samedi au dimanche se construit à travers des déambulations insolites, des inventions émerveillées, des lumières qui donnent aux monuments un tout autre relief, des bruits inusités qui les emplissent.

Vivement octobre 2021 !

Alain Cabantous

P.S. : Je remercie Sophie Panziera pour ses informations.

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