ODYSSÉES SANS RETOUR

Le long périple en Méditerranée du bateau humanitaire « Aquarius » vient à peine de se terminer. « Pour chacun des nombreux épisodes semblables qui scandent l’histoire des peuples, ce sont toujours les mêmes arrachements contraints au milieu natif, toujours les mêmes errances risquées et tragiques, toujours les mêmes atermoiements des pouvoirs en place », nous rappelle Alain Cabantous dans sa chronique.

17 juin 2018. Plus de six cents naufragés-réfugiés viennent enfin de parvenir à Valence, recueillis pour l’essentiel d’entre eux à bord du bateau humanitaire Aquarius après une navigation de plus d’un millier de miles marins en Méditerranée. Épuisés, blessés pour certains, ces hommes (environ les deux tiers), ces femmes et ces enfants, de vingt-six nationalités différentes, ont été ballottés depuis la Lybie le long des côtes italiennes puis à Malte avant de cingler vers l’Espagne où ils viennent enfin d’être accueillis avec un peu de dignité. Bref, tout simplement de manière humaine. Soignés, hébergés, la plupart seront peut-être autorisés à s’installer en Europe. C’est moins sur les questions désormais fondamentales que les migrants posent à la communauté internationale — comment répondre à la détresse des migrants ? comment favoriser leur insertion au sein des sociétés européennes ? comment convaincre les opinions publiques de ces impératifs ? — que sur les réalités de l’errance et l’attente des hommes que l’on pourra constater, une fois encore, que le passé a encore de l’avenir.

16 juillet 1947, les tout jeunes services secrets israéliens, le Mossad, préparent le transport de quatre mille cinq cents rescapés de la Shoah venus d’une vingtaine de pays européens bien décidés à fuir définitivement le territoire des horreurs subies. À partir du port de Sète, ils embarquent sur l’Exodus, officiellement pour la Colombie, en fait vers la Palestine alors sous mandat britannique. Les autorités anglaises eurent tôt vent de l’affaire et firent poursuivre le navire. Arraisonné par la Navy dans le port d’Haïfa où l’on débarquait les morts et les blessés, le bâtiment dut repartir pour Chypre puis pour Port-de-Bouc en vain, avant d’être renvoyé… à Hambourg, en zone contrôlée par les Anglais, le 29 août. Non sans avoir provoqué des désertions, des grèves de la faim et créé une prise de conscience internationale et bouleversé l’opinion mondiale devant cette cynique ironie de l’histoire.

Probablement moins tragique mais tout aussi étonnant fut le parcours de « la ville qui traversa l’Atlantique(1)Laurent Vidal, La ville qui traversa l’Atlantique, Paris, Champs-Histoire, 2008. ». Le 11 mars 1769, au Maroc, l’enclave portugaise (préside) de Mazagão, encerclée depuis plusieurs mois par les troupes du sultan Moulay Mohamed, est évacuée sur décision du gouvernement. À bord de quatorze navires, s’embarquent en très peu de temps plus de deux mille personnes, dont quatre cent cinquante familles, sans rien d’autre ou presque que leurs vêtements. Arrivées au bord du Tage entre le 21 et le 24 mars, elles sont correctement accueillies et hébergées à Belém, autour du couvent des Hiéronymites puisque Lisbonne demeure encore une ville en ruines depuis le tremblement de terre et le tsunami du 1er novembre 1755 ! Les migrants y resteront un semestre ; le pouvoir ayant statué sur leur sort en décidant de les envoyer fonder une ville nouvelle en terre amazonienne. Nouveau départ donc le 15 septembre 1769 vers Belém do Pará avec une arrivée échelonnée durant près de deux mois cette fois. Sur ce rivage brésilien, s’ouvre alors une autre période d’attente dans des conditions particulièrement précaires et dans un environnement inconnu et peu propice.

La tour de Belém à Lisbonne

Selon le statut des familles et la profession des hommes, les migrants, devenus des colons, attendirent entre deux (mai 1771) et neuf ans (fin 1778) avant de rejoindre en pirogue et à cent vingt lieues de là (près de cinq cent soixante kilomètres) Nova Mazagão (actuel état d’Amapa) qu’ils trouvèrent à l’état quasi embryonnaire. Soit un périple forcé parfois de près de dix années pour ceux des moins chanceux qui avaient dû vivre l’aventure jusqu’au bout.

Pour chacun des nombreux épisodes semblables qui scandent l’histoire des peuples, ce sont toujours les mêmes arrachements contraints au milieu natif, toujours les mêmes errances risquées et tragiques, toujours les mêmes atermoiements des pouvoirs en place, toujours les mêmes incertitudes sur l’avenir, toujours les mêmes attentes au jour le jour souvent interminables parce que grosses de déceptions successives. Mais aussi, les mêmes gestes de solidarité, les mêmes marques d’humanité… Un éternel recommencement pour ces autres damnés de la terre ?

Alain Cabantous

 

Notes   [ + ]

1. Laurent Vidal, La ville qui traversa l’Atlantique, Paris, Champs-Histoire, 2008.

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