Où est le bord du monde ?

Il est à Paris, nous dit Claus Drexel dans son dernier film. Et il sait nous le montrer avec une force — et une forme — qui laisse des mots et des images gravées en nous pour longtemps. Par Florence Carillon

Il est à Paris, nous dit Claus Drexel dans son film Au bord du monde.
Et il sait nous le montrer avec une force — et une forme — qui laisse des mots et des images gravées en nous pour longtemps.
Un documentaire sur les SDF, écrivent certains médias. Non, je ne le pense pas.
Un documentaire nous renseigne, nous documente, tandis que là le réalisateur n’a probablement pas le désir de nous documenter, mais de vivre un moment avec les habitants de nos trottoirs.

Qui est au bord du monde ?
Ces femmes et hommes dont la rue est le lieu de vie.
Ce film nous rapproche d’eux, vivants au raz du bitume : la caméra filme à moins d’un mètre du sol, qu’il soit ruisselant de pluie ou immaculé de neige. Un sol soigneusement balayé pour y poser une tente, ou trempé reflétant les lumières de la ville.

La ville, c’est Paris, dans toute sa splendeur lumineuse et féerique. Une ville autour de la Seine, paris lumièreabritant des bâtiments chargés d’histoire et de beauté.
La ville « abrite » aussi ces sans abris. Ils sont là, dans le film, posés en plein milieu des images et nous parlent, à nous, bien en face. Ils nous racontent leur vie, leurs histoires dans ce décor parisien léché et construit à la perfection. Les ponts, les places, les trottoirs, les berges de la Seine, dans les plus beaux quartiers parisiens, sont leur domicile, parfois fixe, parfois changeant. Le luxe en arrière plan nous envoie à la figure la richesse des propos tenus par ces femmes et hommes de la rue.

Le cadrage des images tout en fuyantes vers le centre, là ou se tient l’oublié de la ville-mémoire, recentre notre écoute. Des paroles justes et simples se taisent pour laisser le bruit d’une rame de métro… puis c’est le silence, bruyant de la réflexion de chacun, de la nôtre ?
Tous ces paradoxes, toutes ces contradictions sont comme celles qui habitent nos vies, incompréhensibles mais vitales.

Rarement un propos n’aura été aussi bien servi par les images et c’est là que ce film touche profondément. Il révèle avec justesse ce qui pourrait être considéré comme intraduisible, inaudible.

Vous pouvez lire une interview du réalisateur ici sur ce site

Florence Carillon

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3 Comments

  • j’ai été émue par les derniers plans accompagnés par le sublime « nessun dorma » de Verdi, chaque phrase est adaptée aux visages découverts durant le film. » Nessun dorma », la vie nocturne est là, si discrète, c’est l’heure des ombres,au lever du jour tout doit s’effacer, comme dans un méchant conte de fées. Tout se termine par un intense « Vincero » signe d’espoir peut être, que les hommes grandiront en humanité, en fraternité comme le souhaiterait Wenceslas.

  • Paroles de survie de PLUSIEURS S.D.F :
    « Sourire .. c’est vivre encore » – « Ce n’est pas la folie qui nous guette, c’est d’abdiquer » – « Ma fille est venue me voir, quel beau jour, elle a promis de revenir le 14 Juillet, je vais économiser de la monnaie pour lui payer une chambre pour elle et son copain »
    « Je ne veux aller nulle part en foyer – je veux retourner dans ma maison avec mes enfants (deux à la rue (ailleurs) – « voyez comme la neige est belle ! » – « je ne me couvre pas trop pour m’habituer àl’hiver » – « j’ai bâti une cabane, c’est mon nid, avec mon petit chien et mon chat –
    je fais toujours un vrai sapin pour Noël  »
    « je suis très croyant, peut-être qu’il y a un dieu quelque part, en moi ?  » – « j’envoie parfois 20ou 30 euros en Roumanie, ma mère croit que je travaille, que j’ai un appartement, elle pleurerait, c’est une maman  » – « J’ai connu l’amour.. long silence, maintenant les gonzesses… »
    « Les gens cherchent trop la facilité, un jour le monde sera au fond d’un trou.. » – « je n’aime pas faire la manche, pour 1 euro… rarement 5 ou 10 euros » – Dans un squat sous le pont L.Philippe depuis 23 ans, la CR veut le reprendre, montre une photo de l’Abbé Pierre, qu’il a connu  » il m’ aide encore, mais je retournerai à la rue » –
    Produits périmés des G.Surfaces très très tôt le matin « on partage » – « la sexualité ?…….. je regarde les pigeons… ils se battent, si l’ un meurt, des moineaux volettent autour de lui comme pour l’aider… »- « on dort mal, par moment, ou très tard dans la nuit, mais jamais comme dans un lit »
    Des rats viennent sur eux la nuit chercher des restes ….
    Images superbes d’un Paris muséifié, sous la pluie, la neige, le brouillard, ciel balayé par le faisceau de la Tour Eiffel, lumière magnifique, visages traités comme des portraits, le final avec NORMA est de toute beauté, sans doute St Merry est dans la dernière vue de la ville – On leur souhaite à toutes et tous DE VAINCRE dernier mot de Norma !
    Bien qu’abasourdie par cette misère dite avec décence, on peut aussi, HELAS se rappeler cette phrase d’une littérature récente …. « C’EST BEAU UNE VILLE LA NUIT » ………

  • Le souvenir des visages – sans âge – de ces hommes et femmes (2) a perturbé ma nuit, l’une d’elle garde les marques d’ une ancienne beauté, l’autre est entrée dans un monde sans mémoire – avec une voix de petite fille –
    Le roumain – sa famille au coeur – dit que la France, à côté de son pays, c’est le paradis… même sous un pont..
    Un ancien marin ne veut pas « sombrer » – « je lutte contre ma phobie – c’est quoi la phobie ?
    je ne sais pas, mais puisque je l’emploie c’est que je vis…  »
    Wenceslas « je lis la presse tous les jours ?  »
    Ils sont, dit le film, au bord du monde, ils sont au bord de la vie, ils survivent dans une
    VILLE – ECRIN………. PARIS

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