M.Adolfo Enrique Linares dans son bureau de Punta del Este…Panama City

Les Paradis (fiscaux) et l’art

Si les « Panama Papers » sont à l’origine d’un scandale mondial, le système est connu de logue date et a notamment été exploré par des artistes, tels Paolo Woods et Gabriele Galimberti dont l’œuvre photographique a été présentée à Arles en 2015. Leurs photos ont illustré récemment les articles de presse. Radiographie d’une forme d’engagement.

Depuis les révélations des « Panama Papers », les photos de Paolo Woods et Gabriele Galimberti font le tour du monde des journaux et le livre réalisé à l’occasion des Rencontres photographiques d’Arles en 2015, sous le titre «  Les Paradis, Rapport Annuel », est promis à un beau succès éditorial !

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Sur le toit du Riu Plaza, une employée de l’hôtel cinq-étoiles.…Panama City

Pourtant ce n’est pas cette œuvre, au demeurant très convaincante[1], qui a déclenché le scandale, mais la publication simultanée d’articles par 107 médias de 76 pays du monde entier. Le « quatrième pouvoir » avec ses journalistes d’investigation a confirmé sa présence dans l’ère du Big Data et a ciblé des institutions et des célébrités relevant des mondes des affaires, de la politique, du showbizz, du sport, qui cherchent à cacher leur fortune ou leur activité.

On est alors amené à s’interroger sur la capacité de l’Art à mobiliser l’opinion. Quel type d’œuvre est capable de le faire ? Uniquement des sujets poignants de détresse humaine ou de dénonciation de la violence, à la manière de « Guernica » ? Or les photos des deux créateurs sont à l’opposé. D’où une autre question : sont-ils des activistes, des reporters ou des artistes ?

Ces deux photographes se situent dans une double lignée : la création artistique , l’engagement des lanceurs d’alerte ou des journalistes tel Antoine Detour qui avait révélé le « Luxleaks » en 2014 . Ils ont adopté une méthode originale d’investigation en créant une société qu’ils ont appelée « The Heavens » dans un des États des USA, le Delaware, lui-même paradis fiscal, afin de connaître au plus près le système. Le titre de l’exposition, « Rapport Annuel », suggère qu’il pourrait y en avoir d’autres. Puis, ils ont parcouru la planète des paradis fiscaux pour en découvrir les protagonistes et les replacer dans leur environnement.

L’intérêt de chaque photo tient dans certains détails que l’on ne verrait pas si les artistes ne les mentionnaient pas dans leurs cartels. Le mécanisme de l’œuvre tient dans ce balancement entre, d’un côté, le caractère étrange de chaque cliché de grand format, construit, précis, visant à l’authenticité, flatteur aux yeux, sans faute de goût, style international ou « Géo », et, de l’autre, un cartel sobre, court, descriptif, mentionnant systématiquement noms et lieux, qui oblige le regard à revenir à la photo. Le spectateur ne peut demeurer passif. A lui de se faire une opinion sur l’immoralité du système. Mais sans les cartels, il pourrait passer avec indifférence.

À y regarder de plus près, les scènes sont travaillées, souvent posées et évoquent bien d’autres références visuelles (James Bond, la BD XIII, E.Hopper) ; c’est de l’art. Leur valeur tient aussi au nombre de cas analysés dans des situations géographiques très différentes. Mais elles opèrent aussi une démonstration visuelle : que l’on soit dans les îles Vierges britanniques, à Singapour, à Londres, à Panama, l’esprit, les mécanismes et les experts des paradis sont les mêmes. Tout est organisé pour que les possesseurs de capitaux à occulter ou à blanchir aient « le meilleur service financier » et se voient garantir réelle opacité.

Les photos de Paolo Woods et Gabriele Galimberti donnent à voir les rouages de systèmes locaux, les pouvoirs en jeu, les mécanismes de reproduction (cf. la formation des lycéens à la finance) et d’exploitation. Elles mettent en lumière une économie financière, fondamentale pour ces petits territoires, mais elles ne prennent pas comme sujets les optimisateurs, fraudeurs, corrupteurs et criminels qui, par nature, se trouvent en dehors de ces territoires. C’est la tâche des journalistes.

Trois exemples significatifs de ces binômes photo/cartel dispensent de commentaires supplémentaires.

1400 P1040650« Un homme dans la piscine au 57ème étage du Marina Bay Sands Hotel. Derrière lui, le panorama de “Central“, le quartier de la finance de Singapour. Singapour »

1400 P1040654« Au Lycée Elmore Stoutts, la professeur Colleen Scatliffe-Edwrads donne des cours de finance à des élèves âgés de 14 à 16 ans. Ils apprennent l’histoire, le fonctionnement, les réussites et les défis à venir d’une industrie qui représente 60% du PIB des îles. Ces enseignements ont été mis en place dans le secondaire, dans l’espoir que davantage d’insulaires puissent prendre part à une industrie principalement réservée aux étrangers. Les Îles Vierges britanniques sont un des plus importants centres de services financiers, numéro un dans le monde pour les immatriculations de sociétés. Plus de 800 000 sociétés-écrans sont enregistrées aux Îles Vierges britanniques, pour seulement 28 000 habitants. Elles se placent juste après Hong Kong en termes d’investissement en Chine. Îles Vierges britanniques »

1400 P1040661« Tony Reynard (à droite) et Christian Pauli dans une des salles des coffres haute sécurité du Freeport de Singapour. M. Reunard est le président du Freeport et M. Pauli le Directeur de Fine Art Logistics NLC, basée sur place. Tous deux sont de nationalité suisse. Le Freeport de Singapour, un des plus vastes ports francs au monde, accueille des coffres-forts ultra-sécurisés. Y sont entreposés des œuvres d’art, de l’or et de l’argent liquide dont la valeur s’élève à plusieurs milliards de dollars. Située tout près des pistes de l’aéroport de Singapour, cette zone franche est un no man’s land fiscal où individus et sociétés peuvent stocker des objets en toute confidentialité, hors de portée des autorités fiscales. Singapour »

Ainsi l’œuvre hybride de Paolo Woods et Gabriele Galimberti travaille la question soulevée dans les « Panama Papers » par le visuel, l’approche systémique, l’attention à de multiples États tandis que les articles des journaux ciblent, eux, les bénéficiaires directs et donnent leur nom. Il s’opère de fait une division du travail, entre journalistes de l’écrit et photographes-artistes d’investigation. Mais c’est la même dénonciation.

Jean Deuzèmes

 

 

Pour aller plus loin. Autres photos sur Voir et Dire.

Photos prises aux Rencontres Photographique d’Arles 2015. TDR

[1] Cette exposition très vaste a été présentée au Palais de l’Archevêché.

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