Parler la bouche pleine « extrême droite »

La politique est une lutte qui a lieu dans des situations concrètes, il s’agit de comprendre les forces en jeu dans chaque situation. Le résultat c’est tout un ensemble de déplacements vers la droite, avec un risque de dérive de la société civile vers des positions extrémistes.

Luc Boltanski – 22 juin 2014 – Parler la bouche pleine

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Vers l’extrême – Extension des domaines de la droite

Un livre de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre

 

Luc Boltanski

Ce livre a pour objectif de décrire une situation. La politique est une lutte qui a lieu dans des situations concrètes, il s’agit de comprendre les forces en jeu dans chaque situation. Il y a la montée du Front National mais pas seulement. Le résultat c’est tout un ensemble de déplacements vers la droite, avec un risque de dérive de la société civile vers des positions extrémistes.

À l’Ecole des Hautes Etudes, j’ai vu glisser peu à peu vers la droite des penseurs et philosophes importants, inspirateurs de l’extrême droite. Il y a eu beaucoup de livres sur la vie des sections du Front national, mais il manque d’études sur les penseurs de droite. Comme les néoconservateurs aux États-Unis, il émerge des penseurs néo-traditionalistes, qui se disent libéraux, souvent liée à l’église catholique.

Ce ne sont pas seulement des archaïsmes, c’est une lutte pour l’hégémonie politique.

Une grande partie politique se joue : qu’est-ce qu’on peut dire ou ne pas dire ? Ainsi Alain Finkielkraut invite à son émission « Réplique » Hervé Juvin, qui a un site Internet Réalpolitik, d’extrême droite, mais aussi copain de Marcel Gauchet. Sur l’immigration, il est impensable de tenir de tels propos sur une radio d’État, et même en face de lui Olivier Pastré tenait des propos révélateurs.

 

Jacques Mérienne

J’ai senti professionnellement (dans le spectacle vivant) la « politique de l’autruche » sur l’interdiction de spectacles, avec le soutien de l’Eglise, qui s’exprimait par une veillée de prière, et pas du tout par une remise en cause des perturbateurs.

Une suppression de spectacle est faite à Saint-Merry pour cet été à la suite d’une menace d’extrême droite. Le mariage pour tous a entraîné une homophobie contrôlée : il s’agit de dénoncer une partie de la société en faisant semblant de la tolérer, ce qui est le mécanisme de l’antisémitisme ; identifier, désigner des complots ou des réseau pour pouvoir dénoncer au final les personnes elles-mêmes.

L’enjeu : ce qu’on peut dire, pas dire.

 

Luc Boltanski

C’est une situation déstabilisée, composée de volonté et de peur. Des entreprises politiques cherchent à coaguler les mouvements en leur faveur. L’astuce est de passer de la critique du libéralisme à la critique du capitalisme.

Certains notamment ex PC, partant des changements des deux dernières décennies, se lancent dans une critique généralisée. Des pensées assez troublantes émergent : lutte contre les bobos, à la limite, les homos. Ils activent des réactions dans des gens très divers, en fédérant des peurs, allant même jusqu’à récupérer une partie des « basanés » (pas tous musulmans, pas tous maghrébins), tout en maintenant un discours contre l’immigration. Même auprès de ceux qui sont français – comme autrefois on disait que pour les juifs convertis il fallait trois générations pour les accepter.

 

J’ai rencontré un jeune jésuite mexicain très à gauche : « le pape François vient vraiment de la théologie de la libération, mais il ne trouve plus les réseaux permettant d’agir. Ces réseaux ont été détruits par les papes précédents ».

 

Question : on constate un désarroi des journalistes : problème de sémantique ?

Réponse : Philippe Roussin sur Céline remarque ce thème du début des années 30 : « les mots ne veulent plus rien dire ». C’est un trait général des grandes crises politiques. Peuple : quel peuple ? Deux peuples : un bon et un mauvais.

République : de Marine au Front de gauche, on recycle des thèmes extrêmes.

Une grande partie de ces thèmes viennent de l’Action française. On dénonce une fausse gauche des « bobos » représentant les putes et les homos, et en face un bon peuple de français moyens.

 

Question : mais que met-on derrière le populisme ?

Réponse par Ernesto Laclau : « Le populisme en Amérique latine ». Cette poussée à droite, toutes les forces politiques l’ont accompagné.

 

Jacques Mérienne

Depuis quatre ou cinq ans on voit une transformation : l’extrême gauche était un terreau très créatif, avec la prise en charge de l’immigration, du féminisme. Là il se rapproche de l’extrême droite en s’exprimant en slogan. Il faut constater une crise de l’extrême gauche.

 

Luc Boltanski

L’extrême gauche radicale s’est repliée dans le rural : anarchisme et écologie. Ils ne survivent qu’avec l’argent du système, ils ne sont pas en prison, mais ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils risquent pour la suite.

 

Pietro Pissara

On a eu les mêmes phénomènes en Italie de banalisation d’idées extrêmes et récupérées par la gauche « bien » : la vitesse, le jeunisme, le fantasme de l’identité, la construction d’une mythologie extraordinaire, tout cela intégré dans le jeu politique… Avant, on se permettait de critiquer, maintenant il n’y a plus le barrage de l’« acte constitutionnel ».

 

Luc Boltanski

Il faudrait comparer les sources en France et en Italie : des phénomènes historiques qu’on croyait éteints peuvent se réveiller très rapidement. Une bonne partie des thèmes vient de l’Action française, et d’une réinterprétation du traditionalisme catholique. La vraie culture, la concentration, le silence, des thèmes heideggeriens, des peurs et des menaces. Un public d’enseignants de collège de banlieue – tout ça crée des états d’esprit. Mais je crois que par expérience on ne sait presque rien, on sait ce qu’on vous raconte sans aucune preuve.

 

Question : Le vocabulaire pro-européen ou européiste, ce vocabulaire simplificateur s’est communiqué.

Peur car il n’y a pas de perspective d’amélioration ; et pas de discours qu’on puisse s’approprier. Voir un documentaire : « J’ai pas changé de bord » de Christian Blanchet.

 

Question : les médias ? Ils font ça parce qu’ils pensent que ça marche.

Boltanski : Les journaux suivent leur site de près et comptent combien de contacts, ce qui est leur orientation en fonction du nombre de visiteurs.

Voir aussi la montée en puissance des éditorialistes, Brice Couturier à France Culture, Marc Voinchet…

 

Question : il y a des débats qu’il ne faut pas ouvrir : le racisme etc.. Dans la presse il faut faire rigolo, mettre en valeur les bons mots.

 

Luc Boltanski

Rebasculement sur l’économie patrimoniale : la crise renvoie vers le passé, culture, luxe, tourisme. C’est la marchandisation de l’identité nationale, locale.

Les classes populaires ont toujours été transgressives.

 

Question : les débats sont très verrouillés sur tout. Le Front National ce n’est pas étonnant on explose d’inégalité. La manif pour tous : il n’y a pas de fortes motivations qui s’expriment, ce n’est même pas du niveau d’un devoir de philo.

Luc Boltanski : le Front National s’est ajusté à la critique du néolibéralisme. A nous de trouver des bonnes distinctions, défendre l’héritage libéral, trouver des critères, des barrières. En Chine, le capitalisme est très peu libéral. Sur le voile le NPA est entré en crise car une jeune femme s’est présentée aux élections avec un fichu !

 

Jacques Mérienne

Dans les lycées, il y avait autrefois une violence extrême (bagarres dans les classes lors de la guerre d’Algérie). On ne supporte plus la violence sociale. Les évêques disent : on est constamment interpellé sur des manifestations, on ne supporte plus.

 

Luc Boltanski, dans son livre propose trois pistes à explorer pour nous : les modes de vie, l’international, la démocratie.

 

Luc Boltanski

1 – Les modes de vie : oui très important, voir les Pères du désert. Il faut donner plus de forces à des changements de vie pas aussi radicaux : voir le film de Pascale Ferran « Bird People » « j’arrête tout » – ou « je continue mais différemment… »

2 – International : c’est le problème de l’Europe, à redynamiser. Le mouvement altermondialiste des années 90 s’est effacé : voir le Forum social mondial, on en a très peu parlé…

3 – Démocratie : les formes électorales sont centrales. Échec de l’apprentissage de la démocratie notamment dans l’entreprise (syndicats etc…).

Voir le petit livre des Editions ouvrières : « En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite ».

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