Patricia Kinard. Colonne

Patricia Kinard. Colonne

Étonnant ce claustra qui semble attirer les peintres contemporains de ciels ! Après la composition de 365 morceaux de ciels par Anne-Christine Dura, sont présentés 4 fragments d’une longue méditation du temps de carême sous l’aspect de morceaux de ciels imaginaires densément peints aux multiples nuances de bleu et autres couleurs, accrochés symétriquement de part et d’autre d’une colonne de bois strié en lamellé-collé, une œuvre d’artisan, belle par sa simplicité.

Patricia Kinard. Colonne Claustra

Patricia Kinard est une peintre d’une grande sensibilité qui vit et travaille à Bruxelles et dont une œuvre étonnante, Oro, composition de tableaux à base d’or a été accrochée en 2015 au-dessus de l’autel de la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles. Inspirée par ses promenades et ses rencontres avec les éléments de la nature (eau, fleurs, graines, oiseaux, ciels, etc.), l’artiste réalise des compositions de paysage mental, à l’aide de tableaux de 1m sur 1m qu’elle assemble en fonction de son inspiration ou du lieu de destination.

En 2017, elle a mené une réflexion personnelle durant tout le temps de carême se traduisant dans le champ pictural. Elle a commencé une série le premier jour de ce temps liturgique et l’a achevée en son dernier jour. Chacune des toiles fondamentalement abstraites est donc l’expression subjective d’une méditation dont le visiteur n’a pas connaissance, les tableaux sont sans titre, seulement signés en bas à droite très discrètement.

Pour Saint-Merry, elle a choisi quatre toiles qui ont été vissées sur un cadre dont l’axe vertical est une sculpture minimaliste, une pièce de bois aussi pure que simple, la colonne. Ainsi deux systèmes symboliques s’entremêlent.

La peinture vibre à la lumière rasante du claustra, comme l’est parfois l’émotion devant des œuvres qui côtoient la beauté. Chaque tableau fonctionne comme un fragment de all-over, cette technique des peintres américains des années 60-70, ici comme une découpe dans l’espace de la méditation personnelle que l’on suggère sans limites. Chaque tableau est carré, format classiquement utilisé pour exprimer l’atemporalité, d’une surface unitaire[1], un m2 chacun. Quatre carrés dont la mise en scène affirme l’élévation de l’ensemble avec la verticalité de la colonne. L’architecture du claustra est parfaite pour ce type d’œuvre, l’aspérité du mur éprouvé par le temps mettant en valeur la subtilité de cette peinture contemporaine. Le rythme de cette œuvre est en harmonie avec son objet.

La colonne est un motif que l’on retrouve dans de multiples tableaux de la Renaissance italienne, notamment des Annonciations, qui a été longuement analysé par Luc Guégan[2], en la reliant au Midrash (voir article en pdf). Daniel Arasse avait auparavant montré dans ses analyses de tableaux comment cet élément d’architecture avait été utilisé au service d’un sens théologique. Plus avant dans le temps, le théologien germanique Raban Maur du IXe siècle écrivait déjà :

« La colonne, c’est la divinité du Christ, de même que dans l’Exode la colonne de feu précéda le peuple à travers la nuit [Ex 13, 21] ; la colonne, c’est l’humanité du Christ, de même que dans l’Exode la colonne de nuée guida le peuple [Ex 13, 22]. »

Raban Maur, Allegoriae in Sanctam Scripturam, IXe siècle.

« Colonne » est une œuvre aux références et consonances multiples à Saint-Merry, telle, juste à côté, la petite colonne tronquée de l’angle du claustra d’où part l’arc de la fenêtre en ogive, mais aussi toutes les autres de l’église. Il succède à Instanciels mais aussi à « De l’autre côté », la précédente grande exposition de Maxim Kantor ; cet artiste avait trouvé dans les peintres de la Renaissance une source majeure de son engagement humaniste, mais utilisait une esthétique opposée, faisant des récits à haute densité symbolique alors que Patricia Kinard laisse exprimer sa sensibilité à la surface de toile. Cependant l’un et l’autre exposent la même chose, leur méditation des Textes.

Patricia Kinard. Colonne. Montage

Alors que les nids de l’exposition d’été 2017, « Natures différentes » d’Alejandro Tobon, sont dans le « ciel » du transept de Saint-Merry et obligent à lever la tête, les « ciels » de Patricia Kinard, eux sont accrochés de plain-pied, obligeant le visiteur à un face-à-face où il doit se mesurer avec le sujet.

Cette esthétique est celle du silence où l’on entre dans la peinture pour sortir en soi-même : la méditation et, pour certains, la prière.

Jean Deuzèmes.

 

Si vous êtes intéressé (e) par les œuvres de Patricia Kinard, vous pouvez contacter directement l’artiste : kinardpatricia(at)hotmail.com 

Œuvre visible tous les jours de 13 à 19h. Horaires spécifiques le dimanche.

Luc Guégan La colonne du mystère.pdf 

 

 

 

 

 

[1] Le système métrique étant le système d’unité le plus employé au monde, il y aurait presque de l’universel implicite dans le choix de l’artiste.

[2] « Très tôt, dès 1344, à Sienne, Ambrogio Lorenzetti avait ouvert la voie en plaçant, entre Gabriel et Marie, une colonne au premier plan de L’Annonciation. Dans cette œuvre sur fond d’or, le pavement peint est la première tentative – encore balbutiante quatre- vingts ans avant Alberti – de construction perspective. Dans sa partie haute, cette colonne centrale est gravée sur le fond d’or, lieu de l’infini divin, mais dès lors qu’elle passe dans l’espace humain du pavement, elle devient peinte. En peintre « docteur en la théorie de son art », comme le nomme Ghiberti, Lorenzetti a fait passer dans cette simple colonne tout le mystère inhérent à l’Incarnation : comment l’invisible divin fait irruption dans le visible de notre monde.  La colonne de Marie de l’Ospedale de San Martino s’inscrit donc dans une longue lignée de colonnes de l’Annonciation, et Botticelli lui-même, quoiqu’avec moins de profondeur, utilisera toujours des architectures à colonnes dans ses Annonciations postérieures. » Luc Guégan

 

 

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