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Paul Walker Hamy. Crèche, Main, Achille

Noël 2020 à Saint-Merry. Moment pas comme les autres, y compris dans les arts visuels. Quel lien y a-t-il entre les installations de branchages au sud de la nef et la crèche qui s’étale sur toutes les chapelles nord ? C’est simple : ce sont les créations d’un unique artiste. Chronique de Jean Deuzèmes.

Une ou deux crèches ? Une contemporaine ou une traditionnelle ? La tension habituelle à Saint-Merry disparaît en cette période de couvre-feu grâce à un artiste et ses deux installations. Paul Walker Hamy n’est pas un artiste lointain, il habite le quartier, mais il n’avait encore jamais rien produit pour Saint-Merry. Les Saintmerriens ont donc des yeux neufs pour l’apprécier. Le rêve de la paix à Noël  entre des sensibilités serait-il advenu ?

« Crèche, Main, Achille » : une belle histoire de Noël

L’artiste, 38 ans, est comédien, a fait du cinéma, dessine, découpe, sculpte en autodidacte.Il partage un atelier avec des amis à Ivry, mais habite à côté de Saint-Merry, dans un des logements pour artistes de la Ville, devant le Centre Pompidou. Il aime les matériaux pauvres et, un peu à la Agnès Varda, ou plus loin encore tel un surréaliste, il se promène dans les parcs et jardins de Paris, comme si son nom Walker l’avait prédisposé à cela. Il récupère des bois et, en les liant entre eux, réalise chez lui durant le confinement des sculptures.

Comme il travaille le monumental, en juin l’espace familial ne suffit plus. Il descend sa sculpture en forme de pied sur la place Edmond-Michelet et y continue son œuvre. Aucun problème, Paris est alors vide de ses touristes. L’artiste continue sa collecte, puis produit une main monumentale, attire l’attention d’un maigre public. Ses sculptures deviennent un lieu de jeu et de convivialité (voir sa vidéo : https://vimeo.com/481169380). Il obtient de l’adjoint à la culture une autorisation administrative  d’exposition jusqu’au 15 novembre.

Un soir le père Alexandre, curé de Saint-Merry, sort son chien Houdini et engage la parole avec l’artiste travaillant la nuit, en simple voisin. Or le temps presse pour l’artiste qui doit protéger  ses œuvres de la « menace » des services de nettoyage. Il a l’idée de demander un espace à l’église, bien connue pour ses expositions et qui est alors dans un creux de programmation. L’espace est grand et beau, de plain-pied avec la rue, l’idéal. Il cherche à voir le curé et découvre alors l’identité du promeneur de la veille. L’entente est immédiate. L’église est par définition hospitalière, l’artiste choisit deux espaces, Saint-Merry devient une sorte de crèche pour un artiste et ses œuvres. Main et Achille sont installés en novembre.

C’est au moment où l’incertitude plane sur la crèche de Saint-Merry. Pourquoi pas cet artiste ?

Don /Contre-don

Des participants à la culture de Saint-Merry lui proposent le baptistère, il demande une chapelle. OK, et ce sera un matériau pauvre : du carton, provenant de la grande surface de bricolage tout proche. Tout se passe très vite : il produit une maquette, il travaille même pendant les messes. Il ne manque rien de la liturgie, les Saintmerriens l’adoptent. Le régisseur et l’éclairagiste arrivent.

Bref on est dans le récit utopique d’aujourd’hui : recyclons, produisons local, nourrissons nos relations proches, créons ensemble. Noël 2020.

Crèche

Si l’Avent est cette période d’attente de l’heureux  événement que l’on connaît déjà, l’incarnation de Dieu, un enfant, une espérance, en matière de crèche c’est plutôt un temps d’incertitude sur l’œuvre populaire qui va être produite. Où la mettre ? Que représenter ? Quelle esthétique ?

Paul Walker Hamy, Crèche sur trois chapelles, 2020

Comme à son habitude, Paul Walker Hamy dessine, découpe, prépare son œuvre dans l’urgence. Il réfléchit avec ses mains. Cela aboutit à une maquette de carton, qui est en elle-même une œuvre. Une construction en gradins. L’enfant, Marie, Joseph en bas au plus près de la terre. Les mages en hauteur sur une sorte de montagne, comme des spectateurs. Les bergers et leurs animaux à une hauteur intermédiaire. Et l’étoile, immense, hors d’échelle, des anges semblant en être les gardiens. L’artiste a repris tous les personnages rangés au-dessus des placards de la sacristie. La tradition vient s’insérer dans une approche très contemporaine.

Seulement, voilà que l’espace d’une chapelle est une fois de plus trop petit pour l’artiste, alors il en prend quatre. Rien n’est trop grand pour accueillir une telle œuvre, surtout quand il n’y a pas de cahier des charges et que l’artiste travaille dans la confiance avec ceux qui l’ont accueilli.

L’innovation de 2020 tient dans le choix de l’artiste de faire voir l’ensemble à partir d’un point de vue : depuis le baptistère, un axe visuel traverse toutes les chapelles nord à travers les colonnades. L’immense étoile avec ses rayons donne le sens de la perspective. La crèche devient une anamorphose jusqu’à la vision mystique de Simon Vouet et ses anges peints. Tous les personnages sont installés sur de petits socles à grandes jambes, le tout est inséré dans un paysage de cartons découpés aux multiples facettes.

Paul Walker Hamy. Crèche

« J’ai eu envie d’évoquer, la marche, le mouvement, le sable, les montagnes, le vent, les éléments, l’eau, le feu, la terre et tout ce qui y vit, les racines, ce qui pousse et grandit, le mouvement des plaques tectoniques, la poussée d’éléments organiques, la chapelle du milieu peut être une vague, une tornade. On peut y voir des rayons la traverser, et c’est bien sûr la lumière qui est très présente, dans le jeu d’ombre des facettes, de l’étoile à la grotte de Joseph et Marie qui peut faire penser à une flamme ou à une goutte d’eau. »

Paul Walker Hamy, Crèche, 2020

Les enfants feront peut-être remarquer que les personnages  arrivent sur de curieuses ailes volantes qui passent à saute-mouton sur les autels traditionnels. Le monde de la tradition de Noël est bousculé par tous les bouts, avec beaucoup de délicatesse et d’imagination.

Paul Walker Hamy, Crèche, 2020

Cette crèche est celle du mouvement décomposé de ceux qui accourent jusqu’à l’enfant.

Achille

Ce pied immense traduit, par sa structure, la fragilité de l’homme. Posé devant l’autel baroque de  la chapelle de Boffrand, il évoque une ruine, un chef-d’œuvre oublié.

En voyant la grandeur de cette sculpture, on comprend aisément le choix que l’artiste a fait de la descendre de son logement sur l’espace public. Elle était posée à plat, il l’a alors inclinée pour lui donner du mouvement, comme dans la statuaire grecque puis romaine. Du héros, il ne reste que le pied.

Paul Walker Hamy est grand et est basketteur, il connaît l’importance du pied. On pourrait risquer que Achille tend vers un autoportrait.À la place du marbre ou de la pierre, à la place de la matière, il dessine le volume avec ses branchages. Tout est transparent et léger ; il laisse voir le tableau de Coypel et notamment le pied du serviteur de l’auberge, qui monte les marches en direction de la table du Christ et de ses compagnons.  Les esthétiques s’entrelacent à plusieurs siècles de distance.

Cette démarche artistique fait penser aux sculptures de Julio Gonzalez, le père de la sculpture moderne en fer, qui, dans l’entre-deux-guerres, évidait la matière et travaillait les volumes de manière linéaire ou par plan. Lui aussi récupérait sa matière dans les décharges ou chez les ferrailleurs, en compagnie de Picasso.

Main

Cette main tendue vers la voûte est ambigüe : Saisit-elle ?  Présente-t-elle quelque chose ? Désigne-t-elle ? On s’interroge sur sa lisibilité.

Paul Walker Hamy. Crèche

Paul Walker Hamy pensait bien sûr à Michel-Ange.

Mais aussi et surtout à Rodin qui n’a cessé de travailler les membres humains au plâtre, séparément, et puisait dans les caisses où ils avaient été déposés avant de les assembler.

Les Saintmerriens pourront se rappeler aussi la sculpture d’Isabelle Terrisse qui était placée au même endroit jusqu’en octobre : une structure filaire qui définissait un volume, un vide. L’objet même de « Nid douillet ».

D’Achille à la crèche

Paul Walker Hamy  est un artiste qui cherche à dessiner des détails, par la sculpture, le graphisme, le découpage. Le trait linéaire est son outil d’expression esthétique. Il travaille à l’instinct, non sans préparation préalable. Il dessine le mouvement  dans son œuvre, ensuite les proportions s’imposent à lui. Ses connaissances d’autodidacte sont avant tout le résultat  des observations lors de ses pérégrinations. Les gestes qu’il effectue ensuite lui permettent d’aller au fond de lui-même, de rendre compte de ce qui l’a attiré. Il sort alors de leur référence première les matériaux initiaux qu’il a rassemblés de manière instinctive. Ce sont les matériaux pauvres et familiers qui  l’attirent, bois ou carton. Il les travaille jusqu’à être surpris par eux.  « Dans ce que je fais, je crée un lien avec quelque chose ». Il vit son esthétique comme une « alchimie, une ouverture à quelque chose de plus grand que lui », ou comme « l’expérience du prisme qui décompose la lumière

Arte Povera ? Bien sûr, mais sans référence explicite. En découvrant le beau  ou le laid, il rend de la beauté à ce qui est pauvre, de la manière la plus simple possible. 

Le figuratif ? Bien sûr ; plus encore, l’abstraction même s’il manque de mots pour entrer dans le monde de la pensée pure et de l’expression directe de l’émotion, sans intermédiaire.

Rodin ? Bien sûr, pour le mouvement que donnent la force et la liberté de création.

Paul Walker Hamy  est un chercheur de la  forme, un ami du matériau pauvre qui le précède et se niche partout.

Une esthétique au plus près de l’esprit de Noël.

Jean Deuzèmes

Si vous aimez les approches de l’art contemporain dans l’environnement de Saint-Merry, soutenez le projet LeSocle.Paris en apportant un don même minime, avant le 31 décembre. Vous contribuerez à l’aménagement d’un local destiné à de jeunes artistes :https://bit.ly/3qFRRm0

Paul Walker Hamy, autre point de vue sur la crèche, 2020
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  1. Solange de Raynal says:

    Merci Jean, pour ces commentaires éclairants !
    J’avais déjà, dimanche dernier, beaucoup aimé ces installations, très contente de la formule d’une crèche saint-sulpicienne revisitée par un artiste contemporain, mais j’ai appris ici beaucoup de choses que j’aurais aimé partager, mardi pendant mon temps d’accueil, avec de nombreux visiteurs, eux aussi très enthousiastes; d’ailleurs depuis, peut-être as-tu affiché tes commentaires ? Ou une version résumée ? J’espère que tout cela va rester plusieurs semaines à disposition de tous.
    Le chien Houdini a eu une bonne idée de vouloir se promener du côté du centre Pompidou…

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