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Péril sanitaire et mémoire exemplaire

La fulgurante diffusion du coronavirus fait resurgir avec acuité la question du sens ultime de notre vie. Que le péril sanitaire n’empêche personne de mesurer ses responsabilités personnelles et collectives. De Jean-François Petit

Quand une épidémie se propage et fait des morts, naturellement, les questions du sens ultime de l’existence surgissent…

Or il y a quelques jours m’a été donné de faire une conférence au Centre Saint-Pierre Saint-André de Bucarest. Thème : la vie de sœur Guido Poppa, oblate de l’Assomption roumaine, assassinée dans la guerre au Rwanda en 1992. Très précisément, ayant été « ciblée », sa mort annonçait le génocide de 1994. Si ses appels à l’opinion publique, comme ceux des humanitaires, avaient à l’époque été écoutés, peut-être n’en aurions-nous pas été là, à chercher des responsabilités 25 ans après.

Avant d’arriver dans ce pays, elle avait, toute jeune, œuvré comme médecin à Bucarest. Elle avait été « exfiltrée » en 1948 du régime communiste par les autorités françaises. À partir des années 1950, pendant près de 40 ans, elle avait dirigé, pratiquement seule, un hôpital de 500 lits en République Démocratique du Congo. Elle soignait jour et nuit. Elle reconnaissait elle-même avoir une santé de fer. Après un bref séjour en Haïti, avant le tremblement de terre, elle s’était retrouvée au Rwanda. Là aussi, elle aura encore sauvé de nombreuses vies à un âge avancé. Le coup de bistouri était resté précis.

 À la fin de mon intervention, une question surgit : le XXe siècle est-il redevenu le temps des martyrs chrétiens, comme aux premiers temps de l’Église ? Difficile en effet de ne pas faire la comparaison en contexte épidémiologique. Soigner, guérir, réparer sont des gestes quotidiens. Mais ils peuvent avoir valeur de témoignage en période de crise.

Pourquoi rappeler cette histoire ? Les sociétés, si elles veulent survivre, doivent garder une mémoire exemplaire de ces « insoumis » (T. Todorov) qui ont su être à la hauteur des enjeux en conjuguant exigence morale et action publique. Que les chrétiens se le redisent !

En septembre 2019, devant les responsables des Églises orientales réunies à Rome, le cardinal Koch, préfet du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens l’a rappelé : la recherche œcuménique de l’unité passe aussi par la reconnaissance de cette dimension « martyrologique ». Dans un pays comme la Roumanie, couvert de goulags au XXe siècle où bon nombre de prêtres, religieux et laïcs chrétiens auront été emprisonnés, le témoignage d’une vie donnée au nom de l’Évangile en Afrique fait sens. Tertullien n’avait-il pas déjà écrit que le sang des martyrs est la semence des chrétiens ? Mais les réactions de citoyens ordinaires sont aussi nécessaires pour surmonter des périodes de crise.

Pour ce qui les concerne, plus de 200 millions de chrétiens sont aujourd’hui menacés. Qui s’en soucie ? Ils sont persécutés, quelle que soit leur confession, catholique, orthodoxe, protestante, simplement en raison de leur foi. Dès lors, retrouver les convictions et les attitudes de foi des premiers martyrs peut être éclairant, même si tous ne sont appelés à vivre ces expériences chrétiennes. À condition bien entendu d’en faire une saine interprétation. En Italie, les efforts de la Communauté de Bose montrent que nous avons à travailler une mémoire commune.

Dans des pays d’Europe centrale et orientale, en proie à un renouveau des populismes, de l’autoritarisme, de l’antisémitisme, la responsabilité des chrétiens est grande. Elle est celle de commencer par ne pas oublier ceux qui auront été, partout dans le monde, des prophètes de la non-violence, de l’amour sans condition, du pardon et de la réconciliation au nom de leur foi. Souvent, ils ont été aussi des « lanceurs d’alerte » avant l’heure. Ils nous protègent de temps sombres et de mesures de restriction des libertés publiques. Que le péril sanitaire n’empêche personne de mesurer ses responsabilités personnelles et collectives.                                       

Jean-François Petit

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