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Pour bâtir demain, relire « 1984 »

Bien entendu, nous ne sommes pas dans un monde prétotalitaire ! Par contre, nous sommes bien dans un « état d’urgence sanitaire » où certaines libertés publiques ont été suspendues. Il faudra bien en sortir.  

Le roman d’Orwell décrit un monde gouverné par un conflit entre trois blocs antagonistes – l’Eurasia, l’Oceania et l’Estasia. Comparaison n’est pas raison. Mais, au plan géopolitique ne sommes-nous nous pas tributaires de la rivalité entre les USA, la Chine et la Russie ? Comme dans 1984, on ne peut s’empêcher de pointer la rhétorique guerrière utilisée pour parler de l’épidémie. Est-t-elle de nature à nous mettre dans la bonne posture ? L’historienne Bénédicte Chéron estime qu’elle aurait plutôt brouillé les rôles et gêné la perception des réalités (Le Monde, 23 avril). La sémantique des experts médicaux n’a parfois eu aucune finesse psychologique. A mi-chemin entre les deux, les communiqués de presse ne se sont-ils pas transformés en une « novlangue » digne d’Orwell ?

On se souvient de la célèbre formule du roman : « Big Brother is watching you». Sans céder à la paranoïa, comment éviter qu’à l’issue du confinement, une « société de surveillance » se mette en en place ? Fort heureusement, l’Assemblée nationale, jusqu’alors réduite à peu de choses, va pouvoir s’emparer du débat sur le « tracking ». Le traçage numérique permettra certes de suivre les évolutions du coronavirus. Mais un débat est loin d’être inutile. Il concerne la vie de millions de citoyens. Sans doute faut-il en épidémiologie recueillir des informations. Or la constitution d’un historique des relations sociales ne va-t-il pas conduire à une accumulation de données personnelles comparable à celles de la « Police de la pensée » de 1984 ? Le rapport entre le privé et le public ne cesse d’accentuer au profit du second avec les « big data ». 

Comme dans le roman d’Orwell, la subjectivité contemporaine des individus est largement altérée. Outre la peur de la contamination, ne va-t-elle pas nourrir une aversion sourde contre les dirigeants ? Ceux-ci ne risquent-ils pas d’être lourdement sanctionnés aux prochaines élections ou contestés dès le 11 mai, comme le prévoient « les Gilets jaunes » ? D’ailleurs, les gens n’ont pas été insensibles aux errements de langage et de pratique. Ces dernières semaines, des réécritures des événements ont été de dignes de 1984. L’histoire est-elle condamnée à être ce palimpseste gratté et repris aussi souvent que nécessaire ?

 Il n’est pas uniquement ici question des mensonges de la Chine. Ses chiffres de décès dus au coronavirus ont fait penser à ceux, tout aussi fantaisistes, du « Ministère de l’Abondance » du roman d’Orwell. Il s’agit aussi de la « politique de transparence » dans nos démocraties. Quand il a été question de masques et de gants, celle-ci s’est trouvée bien aléatoire. Il sera utile de voir, à l’issue du déconfinement, combien d’existences, notamment dans les EHPAD ou dans les pays pauvres, ont été « vaporisées », c’est-à-dire niées, pour reprendre l’expression d’Orwell.  

Hélas, certaines personnes apprennent à vivre avec des disparus qu’on aurait pu sauver. D’autres, comme dans 1984, ont quasiment acquis la conviction que leur mort faisait partie de l’ordre inévitable des choses. Un sénateur américain n’a-t-il pas eu l’outrecuidance d’appeler les plus vieux à se sacrifier pour que la machine productive redémarre ?

Toutes tendances confondues, les pouvoirs en place ont caché l’impact de la construction de laboratoires dangereux et de l’épidémie dans leurs zones de relégation. Notamment les quartiers les plus défavorisés. Un « effet boomerang » n’est pas impossible. Dans le roman d’Orwell, les rations de chocolat sont réduites. Les rationnements ont été bien pire pour les plus déshérités ces derniers jours. Les « soupapes de sécurité alimentaire » sont-elles assez nombreuses pour un pays comme le nôtre ? La criminalité et le marché noir nocturne n’ont-ils pas refait surface ? Dès lors, comment penser le déconfinement ?

 Au plus fort de la crise, certains ont voulu mettre en place des stratégies de résistance. Elles étaient dignes de la « Fraternité », l’organisation secrète du roman d’Orwell. Mais, dans 1984, la menace ne venait pas seulement de l’extérieur. Elle était le résultat de la perte de confiance de chacun provoquée par le gouvernement. Dans le roman, par l’amour un semblant de vie reprend consistance. Winston, le héros de 1984, écrit ainsi : « ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés ». Malgré la soumission généralisée, il parvient à une idylle avec Julia, une jeune femme de 26 ans. Il finit par la reconnaitre simplement au toucher, alors que toutes les relations physiques sont proscrites. Les émotions sont mêlées de peur et de haine. Mais ils arrivent, dans la singularité d’une vie cachée, à surmonter la peur obsédante de la mort rodant autour d’eux. Comme pour les répliques d’un coronavirus incontrôlé avec lequel il va falloir vivre. A l’isolement imposé, ils substituent une existence secrète. A la phobie de la propreté, que des rats, comparables à ceux de La Peste de Camus, symbolisent, ils substituent l’attrait de la beauté de la nature sauvage. Dans cette intimité retrouvée, ils suspendent une temporalité sociale et politique gouvernée par l’inquiétude et la dissimulation. Ils se réapproprient par eux-mêmes le sens des choses. Ils dévoilent la duplicité de la société. Là où la « Police de la Pensée » avait voulu que chacun intériorise la domination, ils se redonnent espoir. 

Dans le roman, le culte public de la mort aura été rendu possible par l’oblitération des capacités de chacun. Les parades en sont nommées : croire en soi ; retrouver confiance dans les autres ; mettre en place des savoirs appropriés ; se réadapter au monde en évitant de nouvelles erreurs. La vérité suppose de rompre avec une réécriture permanente des événements,  qualifiée de « duperie mentale » par Orwell.

Une dignité humaine aplatie par l’isolement et la privation ne va pas retrouver facilement ses droits.  Mais le roman d’Orwell ne donne-t -il pas des clés pour comprendre, accepter et donner sens à ce qui se passe ? 

                                                                       Jean-François Petit

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