POUVOIRS…

« Si l’Église n’est pas une démocratie, invention trop humaine probablement, elle ne saurait être moins encore une théocratie, invention perverse, “fumier du diable” d’une prétention folle ». La chronique d’Alain Cabantous

Dans les siècles passés, les princes et souverains qui exerçaient et étaient le pouvoir l’exprimaient entre autres par des formulations spécifiques et parfois radicalement opposées. D’un côté le roi de France, par exemple, n’hésitait pas à conclure un texte d’ordonnance ou d’édit par un « car tel est mon bon plaisir » (entendez par là car telle est ma volonté) alors que le souverain pontife — déjà tout un programme — s’adressait généralement aux prêtres et aux fidèles en se présentant comme « le serviteur des serviteurs de Dieu ». Toutefois ce petit monde de monarques était persuadé de détenir sa puissance du Ciel puisque selon leur lecture univoque de Paul, tout pouvoir venait de Dieu, ce qui leur permettait à bon compte de se considérer, et sans intermédiaires, comme des élus du Seigneur.

Le sacre de Charlemagne - enluminure médiévaleDepuis les temps reculés de l’époque médiévale et des temps modernes, les choses ont évidemment un peu bougé au moins du côté de la sphère temporelle. En Europe occidentale ou aux Amériques, les États, à coup de réformes ou plus encore de révolutions, ont peu à peu adopté des régimes démocratiques par l’intermédiaire de la délégation temporaire du pouvoir concédée en principe par la souveraineté populaire grâce à des élections d’abord limitées puis ouvertes au suffrage universel. Concernant la sphère spirituelle, le cheminement n’a pas été aussi radical, loin s’en faut. Et Rome, qui au XVIe siècle avait, sans état d’âme, calqué ses institutions sur celles de la monarchie royale, a poursuivi et entretenu cette forme de gouvernance.

Alors que l’Église catholique s’est largement reconnue dans le pouvoir monarchique, elle a ensuite totalement refusé de s’inspirer de la démocratie. La réfutation de ce modèle étant une manière « théologiquement correcte » de conserver et conforter le pouvoir clérical à tous les étages. Du pape (à l’exemple de Paul VI qui, en 1968, imposa seul Humanae Vitae avec les dégâts pastoraux que l’on sait) au moindre curé de sacristie. Comme si le « sacrement de l’ordre » permettait tout et particulièrement l’autoritarisme si fréquent chez les clercs. Si l’Église n’est pas une démocratie, invention trop humaine probablement, elle ne saurait être moins encore une théocratie, invention perverse, « fumier du diable » d’une prétention folle.

Et si elle était une christocratie pour reprendre la dénomination de Maurice Vidal ? C’est-à-dire non un lieu de pouvoir mais un lieu de fraternité où le Christ seul est la vérité, le chemin et donc la vie. Une christocratie où Lui qui est le seul prêtre (lettre aux Hébreux) est devenu le véritable serviteur de tous, esclave même écrit Marc !!!. Un lieu où nous tous sommes frères et sœurs à égalité devant le service à offrir et à recevoir. Un lieu où nous avons chacune et chacun une voix non d’abord pour élire mais pour témoigner de la Parole. Un lieu où la sempiternelle frontière entre clercs et laïcs ne distinguerait plus cette partition stricte entre le territoire assuré des dominants et celui beaucoup plus incertain des dominés. N’est-ce pas le pape Pie X — devenu saint ! — qui en 1906 affirmait que l’Église est « une société par essence inégale comprenant deux catégories de personnes : les pasteurs et le troupeau. La multitude n’a pas d’autre devoir que de celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs ».

Le clown en figure christique, selon Georges RouaultSi le concile de Vatican II a permis de se départir, au moins en paroles, de cette image suffisante d’une hiérarchie ovine, par la mise en valeur de l’Église « Peuple de Dieu », la conversion profonde à la christocratie est à peine entamée et même parfois en recul. Elle nécessite d’abord pour l’Église entière de repenser radicalement le modèle actuel du prêtre qui, instauré après le concile de Trente au XVIe siècle, est à bout de souffle, inadapté parce que d’un autre temps. De revoir les modalités de décision afin de nous libérer de la spirale du centralisme bureaucratique romain reproduit à tous les échelons. Surtout de reconsidérer en priorité l’ensemble des ministères auxquels peut aspirer tout(e) baptisé(e) en prenant en compte les situations locales et les besoins spirituels de chaque communauté. Peut-être alors parviendrons-nous à nous déprendre un peu de cette fascination du pouvoir, fut-il paroissial, vers lequel, en chasuble ou non, chacun est attiré.

Et ainsi de commencer ou de poursuivre notre chemin de serviteurs à sa suite, juste à Sa suite.

Alain Cabantous

9 Commentaires

  • Alain, ton article me plait bien, il sera précieux pour pour alimenter la réflexion lors de l’AG, sur « la place du prêtre »….

  • merci pour cette analyse si pertinente. Dans quels archaïsmes sommes nous encore englués …
    Peut-on rever que St Merry soit un jour, le laboratoire avancé d’une experimentation ou le curé, débarrassé de ses pouvoirs matériels par les laics, serait d’abord et avant tout, le pasteur qui veille à la communion avec, et entre ses frères,.serviteur paisible et attentif de la communauté.

  • Merci Alain pour cet article sur le pouvoir qui est éloquent et nous invite à être serviteur. Sujet qui a été le fil rouge de la messe de dimanche dernier. Il m’a rappelé les mots de la nièce de Xavier de Chalendar à ses obsèques où elle disait combien cet oncle intimidant et inaccessible avait changé quand, avec l’expérience du CPHB, il était devenu celui qui écoute… serait-ce là que se trouve le vrai pouvoir: dans l’écoute qui permet à chacun de trouver sa juste place.

  • Cette mise en perspective, concise et claire, malgré son amplitude « depuis la nuit des temps » jusqu’aux tristes exemples de 1906 et de 1968, nous aidera certainement à mieux débattre des orientations de notre Centre pastoral. Et bravo pour les images ! C’est pour fustiger le pouvoir de l’argent que François, cet été, en Bolivie, empruntait à Basile de Césarée l’expression « fumier du diable », mais le pouvoir symbolique est autant diabolique, et peut-être davantage, que le pouvoir de l’argent. Et si, de ce point de vue, il nous faut en effet repenser radicalement le modèle actuel du prêtre (au-delà des caricatures souvent ridicules de la série télévisée « Ainsi soient-ils » ) n’oublions pas non plus les rivalités de pouvoir entre laïcs.

  • St Merry ouvre un vaste champ de liberté et de partage ! C’est merveilleux !
    Puis-je rêver souhaiter que la coresponsabilité tant déclarée à st Merry
    puisse se faire et se vivre en actes ?
    Et en particulier dans la liturgie où hommes et femmes, libres et responsables, soient dans les faits concrets respectés dans leur préparation
    afin que vraiment, prêtres et laïcs, tous compagnes et compagnons du Christ,
    partagent la parole et les gestes liturgiques au coeur de l’Eucharistie !

  • Très intéressantes réflexions sur les pouvoirs dans l’Eglise.
    Croire que ce qui fut (peut être ?)nécessaire dans un contexte précis doit ne jamais être remis en question ça n’a réellement pas de sens !
    Saint Merry cherche depuis 40 ans un nouvel équilibre. Changements indolores ? Surement pas. Y renoncer ? Alain donne au contraire des pistes pour continuer.
    En avant.
    François

  • Un mot manque : SERVITEUR, et toute la communauté est perdue ! Perdue dans les arcanes du pouvoir, des égoïsme et des jalousies…Mais le Christ, seul serviteur nous dit : « suis moi » et nous, serviteurs, retrouvons notre chemin.

  • Puisque le débat est ouvert, nourrissons-le. Oui, « le modèle actuel du prêtre est à bout de souffle », et il y a nécessité de « reconsidérer les ministères auxquels peut aspirer tout(e) baptisé(e) en prenant en compte les situations locales et les besoins spirituels de chaque communauté ». Et sans doute nous faudrait-il pour cela retrouver des modes de fonctionnement et d’organisation inspirés des communautés chrétiennes des trois premiers siècles. Joseph Moingt a là-dessus des pages lumineuses. Mais en attendant nous sommes dans une Eglise qui, pour le pire mais aussi pour le meilleur, a une histoire et il y a quelque naïveté à s’imaginer « laboratoire avancé » d’une ré-invention à partir de soi.
    Une simple suggestion : ne gagnerions-nous pas à parler d’autorité et même de service d’autorité -au sens de ‘celui qui autorise’, qui ‘rend auteur-‘ plutôt que de pouvoir ?
    Il est tout de même révélateur qu’à Saint Merry nous pensions toujours la place du curé en terme de pouvoir et finissions, quel qu’il soit, par lui reprocher de tenir cette place : tare originelle qui lui est rarement pardonnée. Ne pouvons-nous pas relire à cette lumière une bonne partie de nos crises successives et les mauvais quart d’heure qu’a passés, à un moment ou à un autre, chacun de nos curés ? Même si on peut sourire dans les rangs en entendant parler de service d’autorité, il s’agit tout de même de cela dans une communauté chrétienne. Et il faut bien que quelqu’un l’exerce ce fichu service : un groupe dépourvu de cette fonction ou bien qui n’y consent que si elle est diffuse et impersonnelle, va voir périodiquement resurgir des dérives en son sein : tel(s) laïc(s) ou tel clan s’arrogeant alors ce fameux pouvoir, peut-être aussi omnipotent que celui des curés du passé.
    Mieux vaut donc recevoir cette autorité d’autre que soi pour un temps, par mandat : en l’occurrence, à Saint Merry, et ce n’est pas rien, sur proposition de la Communauté et de l’Equipe pastorale à l’évêque. En fin de compte, c’est aussi cela que symbolise la place du ministère ordonné : la communauté se reçoit d’un Autre qu’elle-même, comme un don qui la met en lien avec l’événement historique de Jésus. On peut souhaiter, à juste titre, les nécessaires évolutions de ce ministère mais sans négliger cette fonction symbolique d’altérité et de don.
    Une dernière remarque pour ne pas clore le débat : sans doute est-il souhaitable pour qui appartient à une communauté chrétienne de s’interroger sur la façon dont il a vécu son rapport au pouvoir et à l’autorité dans son histoire (familiale, professionnelle…) et dans son histoire personnelle avec l’institution. Sous peine de projeter nos inévitables blessures sur justement celui qui est en charge de ce service. Interrogation personnelle jamais finie qui se révèle d’utilité publique. Et qui n’est pas la moindre des épreuves pour chacun(e) de nous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *