PRIER DANS L’ÉPIDÉMIE ?

« Cette crise peut nous rapprocher ou achever de nous séparer ». L’avertissement du député européen François-Xavier Bellamy est sans appel (La Croix, 7 avril). Sa mise en garde contre la possibilité d’une « lutte des classes face au virus » a le mérite de la clarté. Elle fait preuve d’un vrai courage politique dans le camp des Républicains.

« Cette crise peut nous rapprocher ou achever de nous séparer ». L’avertissement du député européen François-Xavier Bellamy est sans appel (La Croix, 7 avril). Sa mise en garde contre la possibilité d’une « lutte des classes face au virus » (sic) a le mérite de la clarté. Elle fait preuve d’un vrai courage politique dans le camp des Républicains.

 Pour l’heure, les « cols bleus » et autres « essentiels » vont au travail, la peur au ventre. Tandis que les isolés crèvent de solitude dans leur modeste chambre de bonne. Tous ont la même question : dans l’épidémie, est-il encore possible de prier ? Comment ? La prière peut-elle apporter un réconfort ? 
Dans l’incapacité actuelle de pouvoir réunir vraiment ses fidèles, l’Église a bien été obligée de tirer « du neuf de l’ancien ». Ses trésors spirituels étaient là, enfouis. Elle a ainsi remis à flot d’antiques prières pour temps d’épidémies. Supprimées des rituels, parce qu’on croyait ces périls jugulés, elles refont surface. 
Un simple état des lieux sur Internet montre une grande créativité. On trouve pêle-mêle des prières de lecteurs de « Prions en Église », des évêques du Burkina Faso, de Mgr Aupetit à Saint-Joseph, du pape François… Un coup de sonde historique le montre aussi : le cardinal Borromée archevêque de Milan, au 16e siècle, interdit toutes les réunions religieuses et les processions à cause de la peste. Il ordonna qu’une vingtaine de colonnes de pierre surmontées d’une croix soient érigées pour que les habitants puissent participer aux messes, mais de la fenêtre de leur maison. Ancêtre de la messe télévisée ? Il fit reconstruire le sanctuaire romain de saint Sébastien, qui avait lutté contre la peste. En son honneur, une messe y aura été célébrée… dix ans de suite !   

En 1720, la grande peste de Marseille décima la moitié de la ville. Mgr de Belsunce, l’archevêque du lieu, demanda à tous religieux de prier pour les défunts. Mais chez eux, à défaut de pouvoir apporter un réconfort moral aux mourants. L’ancien rituel romain de 1614 avait d’ailleurs prévu une formule : « De la peste, délivrez-nous, Seigneur ! ». Pourquoi ne dirait-on pas aujourd’hui : « De l’épidémie, délivrez-nous ! » ? 

 En toute hâte, la Congrégation romaine chargée du culte divin vient de “produire” une messe « pour temps de pandémie ». La prière d’ouverture (de la collecte) est la plus complète : « Seigneur Dieu, en tout danger, tu es notre refuge et c’est vers Toi que, dans la détresse, nous nous tournons. Nous te prions avec foi : regarde avec compassion ceux qui sont dans la peine, accorde à tous ceux qui sont morts le repos éternel ; le réconfort à ceux qui sont en deuil ; aux malades, la guérison ; la paix aux mourants ; la force au personnel soignant ; la sagesse à ceux qui nous gouvernent ; et, à tous, le courage de progresser dans l’amour ; ainsi, pourrons-nous tous ensemble rendre gloire à ton saint Nom ».

Quoi qu’on en dise, la prière traduit d’abord la relation de l’humain à un absolu. Elle constitue ce lieu essentiel où se noue cette relation. Elle peut prendre différentes formes : demande, supplication, louange… fort heureusement, les prières d’imprécation ne sont plus de mise. L’épidémie n’est pas un châtiment de Dieu !  
Sur le fond, la prière peut s’adapter aux circonstances particulières, parfois rudes comme aujourd’hui, qui accompagnent ce contact avec l’absolu. Elles transforment l’être humain en profondeur. Elles lui permettent de tendre vers un état ultime de sa réalisation. 
Mais, comme l’a bien vu Jean-Louis Vieillard-Baron, la prière, acte personnel par excellence, comporte en fait aussi une dimension politique. On peut déjà envisager effectivement l’oraison, la contemplation, l’adoration et le recueillement comme de puissants contrepoints à la démesure de la civilisation techno-scientifique. Surtout la prière, quand elle est authentiquement vécue, procure un vrai désintéressement, contre toute recherche identitaire ou, encore pire, purement mercantile. La prière est un bien public de tous, pour tous, confié à chacun. Elle rappelle peut-être qu’en situation de coronavirus, aucune démocratie ne résulte que du calcul des intérêts particuliers ni de la reconnaissance des identités multiples.
Tous les temps d’épreuve sont marqués par la recherche du mot juste, d’une sémantique appropriée. La prière en a souvent été la matrice. Avec une vigoureuse originalité, tranchant avec la normalité du quotidien. Les manuels de piété, en exagérant la dimension de repentir, n’en ont été que la caricature. De vagues méditations venues d’Orient ne sont qu’une évasion, même si, comme l’avait constaté Soljenitsyne, l’Occident a perdu le sens de la prière.
Dans la crise du coronavirus, un éveil à la vie spirituelle, devant des situations qui interrogent ou révoltent, se met doucement en place. On peut souhaiter que ce qui a été découvert là intérieurement et socialement — y compris de paradoxal ou de transgressif — porte une sagesse à plus long terme.

Jean-François Petit 

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