Là-bas où le soleil se lève, huile © Jacqueline Casaubon, 2005

Quand le seuil s’aplanit

« En plein désert, là-bas où le soleil se lève, vivait un homme le plus riche du village. Il avait cinq femmes, beaucoup d’enfants, des serviteurs et un immense troupeau ». Un conte de Noël. Par Jacqueline Casaubon
Là-bas où le soleil se lève, huile © Jacqueline Casaubon, 2005
Là-bas où le soleil se lève, huile © Jacqueline Casaubon, 2005

Mon histoire commence comme un conte… Il était une fois…

En plein désert, là-bas où le soleil se lève, vivait un homme le plus riche du village. Il avait cinq femmes, beaucoup d’enfants, des serviteurs et un immense troupeau. Au cours de mes tournées j’avais été reçue plusieurs fois dans sa maison pour soigner des personnes âgées de son entourage.

Les soins ayant été satisfaisants, la confiance alors était totale, il allait me confier les plus jeunes et surtout les enfants en m’ouvrant les portes de son harem. J’avais franchi un seuil et découvert tout un monde clôt et fermé où vivent des femmes.
Parmi les épouses, trois m’avaient particulièrement touchée, la plus jeune, tellement jeune, l’autre plus âgée qui aurait pu être sa mère et la troisième, stérile qui n’avait heureusement pas été répudiée parce qu’elle avait adopté un des enfants d’une autre femme du harem.   Ainsi, elle était sauvée de » la honte de la stérilité « suivie du retour très humiliant dans la maison paternelle.

Le passage,  huile © Jacqueline Casaubon, 2006
Le passage, huile © Jacqueline Casaubon, 2006

Comme dans toutes communautés humaines, il y avait des tensions, des prises de pouvoir, des jalousies, mais il régnait également une forte complicité féminine et de l’entraide bienveillante. Elles se réconfortaient dans les moments difficiles. Elles me faisaient part de leurs soucis, de leurs inquiétudes, je découvrais un univers dans ce petit harem inconnu jusqu’alors, et j’admirais ces femmes et leur grandeur d’âme.

Tellement heureuses d’avoir de la visite elles me questionnaient beaucoup sur ce qui se passait au-delà des mers, sur ma ville natale. « Qu’est-ce qui est le plus beau, Paris ou notre village… ? »
Je leur répondais sans hésiter : « Votre village, puisque j’ai choisi de quitter Paris pour venir habiter ici. »
«  Au début tu étais belle, tu avais la peau toute blanche maintenant le soleil est passé sur toi, tu es comme nous ! », avaient-elles ajouté.

Elles me mettaient leurs nouveau-nés dans les bras, j’ai appris à les emmailloter de la tête aux pieds comme l’enfant Jésus de la crèche des icônes byzantines et des tableaux de Georges de La Tour. Il ne fallait surtout pas trop les admirer, afin que » le mauvais œil » n’aille pas leur jeter un mauvais sort. Cela m’avait été fortement recommandé.
Aucune de ces visites ne se ressemblait, toutes étaient un bonheur, celui de l’inattendu, de la découverte insoupçonnée de « l’autre » visité par le Souffle de Dieu.

Saint-Merry, vitrail. © fc
Saint-Merry, vitrail. © fc

Et aujourd’hui ? Les portes de mon église Saint-Merry, de plain-pied sur la rue Saint-Martin, restent toujours grandes ouvertes, été comme hiver.
Un soir, je ne sais pourquoi, en regardant vers le dehors, je n’ai plus vu le seuil. Il s’était aplani dans le prolongement de la nef. Le va-et-vient des gens et les bruits familiers de la rue, tout éclairée, s’étaient rapprochés. Il n’y avait aucune séparation entre ce qui se passait là-bas dans la lumière et ici dans la pénombre de l’église.
Comme si Saint Martin et Saint Merry s’étaient donné la main, le dehors et le dedans ne faisant qu’un.
C’était une invitation à laisser venir l’autre, au risque d’être bousculé dans nos idées.
Une invitation à sortir de nos horizons pour voir autrement, à écouter des mots d’ailleurs, des mots d’aujourd’hui, pour nous parfois inconnus.

La vie prend vraiment du sens quand le seuil s’aplanit.

Jacqueline Casaubon

7 décembre 2014

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