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Questions de respiration

Le printemps 2020, plus que tout autre, s’est signalé par une attention portée à la respiration, plus spécialement aux effets toxiques voire tragiques de sa baisse de qualité ou de son absence, réelle ou métaphorique. Une crise qui révèle notre fragilité et le peu de cas que nous faisons de cet agent de vie mystérieux qu’est le souffle, dans ses diverses représentations.

L’épidémie de Covid-19 s’est caractérisée par une terrible épreuve sanitaire pour les malades les plus atteints : ils ne pouvaient plus respirer, au point pour certains d’en mourir.

Les citoyens confinés se sont répartis en deux catégories : ceux qui disposaient de l‘espace suffisant, chez eux ou dans leur résidence secondaire, pour vivre – et respirer – correctement ; et les autres – familles pauvres en logements trop petits ou insalubres, détenus en cellules surpeuplées, étudiants isolés ou en colocation difficile, étrangers sans papiers entassés en dortoirs à la promiscuité dangereuse, etc. ; eux ne jouissaient pas, ou plus, d’une oxygénation suffisante et saine. Quant aux sans-logis dont la vie en plein air ne résulte pas d’un choix délibéré, privés de « manche » et de contact humain par la raréfaction des passants, ils ne pouvaient entendre « Ne sortez pas dehors, restez chez vous » sans se dire que les auteurs d’une telle injonction, eux, « ne manquaient pas d’air »…

Quand on ne reçoit plus d’air, on meurt. « I can’t breathe » (je ne peux pas respirer), a répété plusieurs fois l’Américain noir George Floyd, agonisant sous le genou d’un policier blanc à Minneapolis. La vidéo a sidéré le monde. En France, 4 ans après la mort par asphyxie d’Adama Traoré, on évalue au plus haut sommet de l’Etat la meilleure façon d’arrêter les individus : par Taser ou par strangulation ? Ne faudrait-il pas plutôt se demander s’il ne vaut pas mieux risquer la fuite d’un suspect (qui n’est pas nécessairement une tragédie) plutôt que de provoquer sa mort (qui assurément en est une) ? Un tel débat laisse sans souffle.

Photo by Thomas de LUZE on Unsplash

Le manque de respiration peut aussi créer des drames plus psychologiques que physiologiques.

En Israël, de plus en plus de juifs pacifistes ou progressistes, trouvant l’air du pays « irrespirable », décident de quitter définitivement le pays. Souvent membres de l’élite intellectuelle, ils n’ont plus d’espoir dans une paix juste avec les Palestiniens, après l’annonce du plan Trump et l’annexion illégale mais imminente d’une grande partie de la Cisjordanie. Dans un pays qui a instauré un régime colonialiste (avec l’assentiment d’une majorité de l’électorat), où la démocratie se délite, la liberté d’expression recule, la corruption augmente et les inégalités sociales et ethniques explosent, les citoyens de bonne volonté « manquent d’air ».

En 1962, pour faire comprendre aux cardinaux sceptiques ce qu’il attendait du prochain concile Vatican II, le pape Jean XXIII, qui avait le sens de la mise en scène, s’approcha de la fenêtre donnant sur la place St-Pierre et l’ouvrit en grand, pour « faire entrer un air frais dans l’Eglise ». Le pape François aspire, lui aussi, à un nouvel air pour l’Eglise.

Veillons, toujours et partout, à préserver notre capacité à respirer, « quoi qu’il en coûte » !

Laurent Baudoin

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  1. Geneviève says:

    Un grand merci Laurent pour ton article tellement pertinent et important: « I can’t breathe »

    J’en profite pour vous signaler le livre fait par une équipe de la CCBF:
    « Catholiques rouvrez la fenêtre »signé par Nicolas de Bramons D’Arséditions de L’Atelier
    Sous-titre:Mémoires de prêtres qui ont vécu Vatican II

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