Questions d’interprétation. Que dit l’art ?

L’interprétation des Textes sacrés est traditionnellement le domaine réservé des clercs, exégètes et commentateurs de toute obédience. Les artistes plasticiens, eux, ne s’expriment ni par la voix ni par la musique. Comment rendent-ils visible leur interprétation de ces textes ? En photo, Gérard Garouste, Le Centaure et le nid d’oiseaux

Bach GarousteL’interprétation des Textes sacrés est traditionnellement le domaine réservé des clercs, exégètes et commentateurs de toute obédience.  Mais c’est à chaque communauté croyante de s’approprier les Textes, de leur donner un sens. De leur côté, les acteurs et les musiciens font de même : ils interprètent. Il en va ainsi à Saint-Merry où, lors de la célébration du dimanche, on entend des cantates de Bach et le commentaire des Textes du jour par des membres du Cphb. Les uns et les autres rendent ainsi audible et vivant ce qui a été écrit il y a fort longtemps.

Les artistes plasticiens, eux, ne s’expriment ni par la voix ni par la musique. Comment rendent-ils visible leur interprétation de ces textes ? Comment la pratiquent-ils et l’appréhendent-ils ? Ces interrogations sont anciennes et les réponses se coulaient dans le respect des codes officiels, ecclésiastiques ou académiques, qui ont dominé les siècles. Le modernisme, lui, a cherché à s’affranchir du poids de toute référence.

Deux artistes contemporains reposent actuellement ces questions dans deux grandes galeries (1). Leurs réponses sont loin de laisser indifférent.

Gérard Garouste. Le Rabbin et le nid d’oiseau
Gérard Garouste. Le Rabbin et le nid d’oiseau

Gérard Garouste (Galerie Templon) est un peintre de renommée internationale à contre-courant, un coloriste talentueux qui s’empare des mythes et des grands textes pour réexplorer leur sens. Dans « Contes ineffables », il se saisit d’une phrase issue du Deutéronome (22 versets 6 et 7) et longuement commentée dans le Talmud : « Si par hasard en chemin tu rencontres un nid d’oiseaux, tu chasses la mère, tu prends les enfants, la vie sera meilleure pour toi et tes jours seront prolongés » selon la traduction qu’il a retenue et qui est déjà une interprétation.

Il livre alors une grande variété de tableaux  en mettant le nid dans des situations les plus cocasses, ainsi sur la tête de Marc-Alain Ouaknin dans « Le Rabbin et le nid d’oiseau », qui est un vibrant hommage à son maître et ami.

 

Gérard Garouste. Iona
Gérard Garouste. Iona

Il fait de même en sculpture, notamment dans « Iona », transcription phonétique de Jonas, signifiant colombe en hébreu : un hybride de cet oiseau et d’une baleine ! L’interprétation dans ce cas est un prolongement de la pensée talmudique dans le champ visuel. Mais on assiste aussi à une contestation des interprétations de l’Ancien Testament par le christianisme d’une manière violente avec les « Racines de la crèche » qui fait suite à son « Isaïe d’Issenheim » (2007). Avec Gérard Garouste, l’interprétation relève à la fois de l’art et du combat culturel et religieux, où l’artiste mêle ses traumatismes d’enfance à des questions universelles.

Lire l’article de Voir et Dire. sur l’exposition« Contes ineffables »

Mounir Fatmi. La Divine Illusion. Boîte plelxiglas
Mounir Fatmi. La Divine Illusion. Boîte plelxiglas

Mounir Fatmi (Galerie Yvon Lambert) jouit aussi d’une grande renommée. À l’aide de vidéos, d’installations ou de performances, il explore les paradoxes de l’expression du sacré. Il questionne les identités et les manières de croire en s’appuyant sur les textes mystiques du soufisme, sur Spinoza et même sur les écrits controversés de Salman Rushdie. Il ne cesse de confronter l’islam à la modernité en jouant des codes de la représentation.

 

Mounir Fatmi. La Divine Illusion
Mounir Fatmi. La Divine Illusion

« La Divine Illusion » se présente de loin comme une boîte de plexiglas maculée d’encre noire et cachant pour partie ce qui y est déposé. Au premier regard, elle laisse perplexe. Mais s’impose rapidement l’analogie avec la Kaaba de la Mecque, de forme ici non pas cubique, mais parallélépipédique, pour ne pas être dans l’illustration. À l’intérieur, sept livres sacrés – Bibles, Corans, etc. – que l’œil découvre : Chacun est maculé lui aussi d’unetache d’encre noire plus ou moins symétrique : des tests du Rorschach réalisés en refermant les livres ! L’artiste aborde ainsi frontalement la question de l’interprétation de ces textes et la renvoie à la découverte du lien avec l’inconscient de chacun. Le titre ne cache pas le doute instillé par l’œuvre. Lire, méditer, c’est aussi découvrir le tréfonds de soi.

 

 

Mounir Fatmi . Jusqu’à preuve du contraire
Mounir Fatmi . Jusqu’à preuve du contraire

« Jusqu’à preuve du contraire » est une installation composée de néons lumineux sur lesquels sont retranscrites les phrases de la sourate 24 du Coran s’intitulant « Lumière ». Elle fonctionne comme une source hypnotique qui force le regard. Ce n’est plus l’oreille mais l’œil qui reçoit, qui se souvient du Sacré contenu dans l’écrit et l’œuvre. Ici la sourate rayonne physiquement sur l’espace qui l’entoure et donc, symboliquement, sur le monde. L’interprétation se fait visuelle, mais comme le texte (en arabe ou en anglais) est écrit par fragments, on n’en comprend pas l’ensemble, à moins de le connaître par cœur. Alors ce n’est plus le contenu du texte qui compte mais la forme de l’installation : une élévation rayonnante. Finalement, on n’est pas éloigné de la représentation talmudique précédente : l’émotion éveille au texte, invite à le relire.

Une question déjà posée dans une exposition précédente « Néon » de 2012 (Lire V&D) surgit. Que se passe-t-il lorsqu’on éteint l’installation ? Que reste-t-il de la valeur de l’émotion menant à l’interprétation ? Le néant ou le souvenir ? La lumière, « jusqu’à preuve du contraire » comme l’insinue le titre ?

Lire V&D.

À Saint-Merry, la question de l’interprétation par le visuel a été posée tout particulièrement avec :

Maxim Kantor. La traversée de la mer Rouge
Maxim Kantor. La traversée de la mer Rouge
Maxim Kantor. Jean-Baptiste
Maxim Kantor. Jean-Baptiste

Maxim Kantor, « Le passage de la mer Rouge » et ses grands tableaux suspendus en 2012. Il y a bien des analogies avec l’approche de Gérard Garouste : une affirmation de la  grande peinture  et une contestation de la descendance de Marcel Duchamp, un appui sur les Textes, ici l’Évangile. Lui ne parlait pas d’oiseaux, mais d’arbres, de mer, de foules, avec une force convaincante. Il n’était pas dans le décoratif, il interprétait sur un mode expressionniste devenu progressivement serein ; il actualisait le témoignage de Jean-Baptiste et rendait contemporaine la libération des Hébreux.

« Tout un peuple en marche, comme entraîné vers l’avant, à travers la mer, cette mer qui est aussi l’abîme, force du mal qui risque d’engloutir l’humanité. Par ses cris il ne semble pas encore oser croire pleinement à la libération. Mais il est en marche. Peut-être expression de la création qui gémit dans les douleurs d’un enfantement (Rm 8,22). Mais aussi expression de la difficile marche de l’espérance, qui est la nôtre, dans un monde violent, où les forces économiques cyniques et aveugles font tant souffrir et semblent pour beaucoup fermer tout avenir. (Ignace Berten) »

Sa peinture est émotive et puise comme Garouste, avec Cervantès ou Rabelais, dans les sources de sa propre culture, Tolstoï, l’Évangile et le Pentateuque.

En exposant cet ensemble de toiles, le Cphb a offert à l’artiste un espace où, de fait, il exposait sa foi. A-t-il été « entendu » par la communauté ? L’interprétation est un risque qui engage chaque personne, et ici un artiste, au travers du Texte.

Lire l’article de V&D  sur l’exposition « La traversée de la mer Rouge ».

Lire l’analyse d’Ignace Berten présentée lors de l’inauguration  « Peinture, éthique et spiritualité chez Maxim Kantor »

L’art se saisit de l’interprétation, il traduit, il rend présent. Il est aussi « Bonne nouvelle », si l’on y porte attention, avec l’œil et non plus l’oreille.

Jean Deuzèmes.

Galerie Daniel Templon : 30 Rue Beaubourg, 75003 Paris. Samedi 10:00 – 19:00. Jusqu’au 26 février 2014

« Comme dans un rêve ». Une exposition apparemment joviale d’un des maîtres de la peinture explorant les mythes, mêlant le Talmud et Tintin, Cervantès et La Fontaine. En fait, une pensée en images subliminales qui traque le sens et propose une interprétation critique du monde. À voir absolument Galerie Templon.(introduction article V&D)

Galerie Yvon Lambert : 108 rue Vieille-du-Temple, 
75003 Paris
. Samedi 10:00 – 19:00.

 N’hésitez pas, abonnez-vous…

LogoSi cette forme de découverte de l’art contemporain vous intéresse, abonnez-vous à la lettre mensuelle de Voir et Dire, le groupe de Saint-Merry qui accompagne la communauté dans les arts visuels. C’est une invitation à voir et à acquérir des clefs pour comprendre l’aujourd’hui de l’art. Lire

Comment ? Soit directement à partir du site de V&D, soit en formulant votre demande à voiretdire.net@gmail.com

(1) Ces artistes contemporains créent leurs œuvres en toute indépendance, à partir de leur rencontre avec des textes sacrés (ou leurs commentateurs) ou d’une expérience spirituelle fondamentale qui les poussent à devenir interprètes à leur tour. Leur démarche, leur interprétation et la lecture que nous pouvons en faire diffèrent de celles d’artises qui  reçoivent une commande privée (de représentants religieux par exemple) ou publique, pour un édifice religieux ou la réalisation d’objets relevant de ce qu’on appelle l’art sacré. Jean-Paul Deremble propose chaque mois une conférence sur ce type d’œuvres, à Notre Dame de la Sagesse (Art, Culture et Foi).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *