Qui sont les catho aujourd’hui ?

Conciliaires revendiqués, émancipés, inspirés et charismatiques, observants. Les visages des catholiques décryptés par Yann Raison du Cleuziou dans un livre passionnant. L’analyse d’Anne René-Bazin

Qui sont les cathos ?Cette question ne relève pas d’une interrogation personnelle, mais c’est le titre d’un livre récent , accompagné d’un sous-titre percutant : « Sociologie d’un monde divisé »
Un livre de Yann Raison du Cleuziou, avec la collaboration de Geneviève Dahan-Seltzer et Françoise Parmentier – Desclée De Brouwer, Collection Confrontations – sept 2014

Commentaire de lecteurs : un livre à rendre obligatoire pour tout le clergé.

En 170 entretiens non directifs, une image est dessinée par des prêtres, évêques, religieuses, journalistes, chrétiens en paroisse, non pratiquants, associations, de toute génération : des chrétiens heureux de libérer une parole non entendue.

Même si le nombre des pratiquants réguliers est très faible, ils sont 25% des français à aller à l’église une ou deux fois par an, notamment lorsqu’ils y sont invités pour des mariages ou des enterrements. La sphère catho n’est pas réductible aux manifestants de la MPT. Au delà d’un schéma habituel binaire autour du clivage traditionnels / progressistes, ce livre oblige à monter en complexité pour analyser ces attitudes. Car il ressort des enquêtes une image plus complexe des chrétiens eux-mêmes et de la manière dont ils se représentent les uns les autres.

Pour l’analyse, quatre univers catholiques sont apparus à partir de deux variables :   le rapport à Dieu, formel ou informel, codé ou non codé – et la mise en œuvre de la foi, par la dévotion ou par l’altruisme :

  • conciliaires revendiqués plus âgés, attachés à Vatican II, actifs dans les structures d’Église, sensibles à l’altruisme. Pour eux, la foi conduit à un engagement dans la cité – mots clés : accueil, écoute, pratique
  • émancipés : avec un rapport très peu formel ni codifié à Dieu. Pratiquants occasionnels souvent engagés dans des mouvements chrétiens, attachés à la transformation de la société – mots clés : libération, engagement
  • inspirés et charismatiques : informels / dévotion – rencontre personnelle avec Dieu, ils sont marqués par la conversion et pratiquent la vie en communauté
  • observants : fidélité à la messe, conformité à la doctrine de l’Église, sensibles à l’ascétisme et pratiquant les pèlerinages.

La réalité qui frappe et choque dès l’abord, c’est l’extrême diversité de ces univers qui n’ont que peu d’occasions de se croiser. Autrefois l’unité était donnée par les diocèses, aujourd’hui il se fait une recomposition affinitaire des paroisses. Du prêtre, on attend qu’il soit le reflet de ce que l’on est.

Pour en sortir, il faut ouvrir des débats, il faut que les catholiques se parlent. Former les laïcs à l’éthique du dialogue, et institutionnaliser des lieux de rencontre, comme par exemple conseils pastoraux, conseils synodaux. Peut-être faut-il que les laïcs se substituent aux prêtres ?

Ce livre a éveillé un grand intérêt autant pour ses auteurs que pour ses lecteurs, traduit par ces quelques réactions :

  • Découverte de la très grande diversité des « cathos »
  • Une occasion pour les catholiques de réfléchir sur eux mêmes. « J’ai appris beaucoup de choses sur moi même », disent les lecteurs.
  • Thématiques qui ressortent : place des femmes, divorcés-remariés, couples homosexuels.
  • Il y a une perte de transmission générationnelle, qui produit de la frustration autant chez les jeunes que chez les plus âgés : les années 60 sont une période riche, totalement ignorée des jeunes générations.
  • les jeunes de 20 ans (scouts) n’ont pas la notion d’une crise : ils ne font pas le parallèle avec une autre époque, dont on trouve un optimisme à leurs côtés
  • Humanae vitae : cause de la crise chez les plus de 60 ans, les jeunes générations s’en fichent. Le Pape dit, et chacun se débrouille.
  • Sous représentation des milieux populaires dans l’Église – qui se préoccupe des jeunes des quartiers populaires ?
  • Créer des ponts plutôt que des chapelles. À Créteil on confie des églises à des femmes

De cette recherche il faut produire un outil de travail, et une envie de sortir de nos chapelles en imaginant des moyens nouveaux.

Analyse par Guillaume Cuchet, géographe : une lecture historique
C’est un bouquin précieux car précis dans ses descriptions très factuelles. La division des catholiques est-elle plus ou moins forte que par le passé ? Plutôt moins, une convergence relative, un recentrage spirituel. On trouve une même archipelisation au 19e, voir l’enquête de 1872… René Rémond notait qu’en devenant minoritaires, les catholiques risquaient de devenir sectaires et conservateurs.

Il faudrait reprendre le dossier quantitatif : en 1965, 95 % de baptisés, 25 % de pratique dominicale. En 2015 on évalue à 35 % les baptisés, 3 à 4 % la pratique dominicale. Cela ne peut pas ne pas changer les rapports du catholicisme à la société.

Mesurons l’évolution des rapports entre courants : les conservateurs sont plus jeunes, les progressistes en perte de vitesse. La bourgeoisie produit les prêtres ; c’est donc l’avenir de l’Ėglise. L’embourgeoisement du catholicisme contemporain – qui va même jusqu’à un habitus – pourrait lui faire perdre contact avec le monde.

L’extraordinaire diversité relevée par cette enquête appelle nos commentaires.
Quelle diversité parmi les évêques (CEF), parmi les curés de Paris et leurs prêtres ? Comment trouver des lieux et des expériences de rencontre dans la diversité ? Cette diversité extrême est devenue conflictuelle car débordée par l’idéologie. Les expériences de commissions diocésaines pour la famille montrent qu’elles sont actuellement totalement bloquées par les divergences ; seule solution trouvée par certains évêques, les renvoyer sur le terrain pour travailler avec les plus démunis.

L’intérêt du livre de Yann Raison du Cleuziou est de mettre en évidence ces différences. Il conduit chacun à s’interroger sur la place qu’il occupe, sur celle des autres. Quels sont les points communs entre les divers courants ? Quelles sont les accroches possibles du dialogue ?

Pourrions-nous, dans le cadre du synode des familles, trouver des lieux de dialogue ? Peut-on travailler la notion de compromis (cf Vatican II)  et quels compromis possibles ?

Comment nous situons-nous à Saint-Merry ? Nous sommes pris entre « l’univers catho » et le monde extérieur. En relisant le travail que nous faisons sur le synode, nous constatons que nous sommes toujours tentés de construire des argumentaires qui vont se heurter à d’autres tendances de l’Ėglise.

Anne René-Bazin

Voir aussi sur le site de La Vie :
http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/il-faut-que-les-catholiques-se-racontent-leur-histoire-19-09-2014-56241_16.php

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