Redonner le goût de la politique

L’année 2014 est marquée par deux élections importantes. L’une, les municipales, porte sur des enjeux bien concrets, même si aujourd’hui la réalité des territoires et des compétences rend cette « démocratie de proximité » beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. L’autre, les européennes, a pour objet de désigner des parlementaires chargés d’un ensemble vaste, dont on cerne mal les attributions et les enjeux.

On ne peut décréter le retour de la confiance dans la politique. Elle passe par une conversion réelle de la vie publique.

L’engagement politique est nécessaire, surtout pour protéger les plus vulnérables. À elles seules les institutions politiques ne peuvent tout faire. Elles dépendent en grande partie des personnes qui les composent  et de la qualité et de l’organisation du débat public : expliquer comment répartir de façon juste les sacrifices à consentir, éviter les formes de stigmatisation (peur de l’autre, xénophobie, boucs émissaires…) et de démagogie

Mais les citoyens eux aussi ont à apprendre à promouvoir leurs attentes en participant de façon responsable à la vie politique.

Les critères de discernement pour les chrétiens  ne manquent pas.
Comme les autres, les croyants ne sont pas immunisés, contre les tensions actuelles qui traversent la politique. Mais ils peuvent être aussi porteurs d’une espérance et d’une pratique du politique. Ils peuvent appeler à une attention soutenue à un sens du politique qui aide à regagner le terrain perdu.

Pour leur part, les chrétiens ne manquent pas d’éléments de discernement pour interpeller les candidats :   le respect de la dignité de la personne, la solidarité… (cf DC 2011 n). Les évêques catholiques en avaient donné toute une série avant les élections présidentielles et législatives : quatre points de vigilance sociétale et neuf de vigilance sociale (vie naissante, famille, éducation, jeunesse, banlieues et cités, environnement, économie et justice, coopération internationale et immigration, handicap, fin de vie, patrimoine et culture, Europe, laïcité et vie en société). C’est donc au sein d’un projet global que tous ces éléments doivent être resitués.  Et cet ensemble se doit d’être cohérent, porteur de sens et mobilisateur.

Ces dernières années, les appels à l’engagement des chrétiens se sont multipliés. Ils s’enracinent dans la Doctrine Sociale de l’Église, dont le Concile Vatican II a approfondi les grands axes. En effet, en consacrant la « juste autonomie des réalités terrestres », les Pères conciliaires ont libéré les chrétiens d’une conception politique purement déductive : il n’y a pas plus de « politique chrétienne » que de « philosophie chrétienne » ou de « mathématique chrétienne ». Mais, comme croyants dans la cité, les chrétiens ont aussi à œuvrer à la recherche du bien commun « avec sincérité et droiture, bien plus, avec l’amour et le courage requis par la vie politique » (Gaudium et spes, §76). Cependant, un bien commun qui ferait totalement abstraction des personnes mérite-t-il d’être effectivement recherché ?

À vrai dire, les textes des évêques de France sur le sujet  – hélas souvent trop méconnus — rejoignent largement ces attentes.  Après les turbulences de mai 1968, le document Pour une pratique chrétienne de la politique en 1972 cherchait à faire sortir de la toute-puissance du politique – y compris dans l’Église – pour mieux penser une cohérence entre l’appel de l’Évangile et l’engagement personnel. Surtout, le texte reconnaissait qu’une même foi peut conduire à des engagements différents.

Le principe de pluralisme, qu’on retrouve dans la Lettre aux catholiques de France en 1996 – le fameux « rapport Dagens » — est en fait déjà énoncé en 1972. Les chrétiens ont pour responsabilité de promouvoir des espaces de rencontre et de partage, de confrontation entre des personnes diversement engagées dans la politique. Mais l’analyse dépend aussi de l’appréciation du contexte : si nous allons vers une « France païenne », nous devons être plus vigilants.

Dès 1991, la Commission sociale de l’épiscopat, dans  Politique : affaire de tous  (Documentation Catholique, n. 2039, décembre 1991) appelle à une attention particulière « pour les plus vulnérables » — thème qui désormais a fait son chemin (cf J.-F. Petit et P. Guinchard, Une société de soins, L’atelier, 2011). Le document situe parfaitement le contexte (celui d’une « laïcité active »), le fondement (la foi comme lumière sur l’homme et la société), le moteur (la charité comme vecteur d’une société plus solidaire) et l’horizon (l’espérance, c’est-à-dire « l’ouverture en un avenir en Jésus-Christ »). Ne pas désespérer de l’histoire au nom de la promesse du Royaume passe par une participation active à la vie politique.

C’est dans cette ligne qu’il faut comprendre en 1999 l’invitation de Réhabiliter la politique (Centurion/Fleurus-Mame, Cerf, 1999) à ne pas baisser les bras devant certains effets négatifs de la mondialisation  ou à s’en remettre au seul pouvoir des experts. Si la politique ne peut pas tout, elle peut quand même beaucoup. À cette époque, les mouvements d’action catholique  réalisent un remarquable travail de conscientisation, par exemple pour que les citoyens s’approprient les enjeux de l’affermissement de l’Europe : « à elles seules, les institutions ne feront pas l’Europe. Ce sont les hommes qui la construiront ». Face à la désaffection croissante vis-à-vis du politique dans les années 2000, l’heure est à une revalorisation des corps intermédiaires (partis, syndicats, associations…)  et un refus du repliement communautaristes, y compris dans la sphère catholique. Qui a lu les derniers textes épiscopaux français sur les municipales ? Connaît-on le remarquable travail sur « l’économie sociale de marché » fait par les évêques européens ? En réalité, on constate aussi que les signes de bonne volonté des chrétiens ne manquent pas : que seraient par exemple les communes rurales sans leur participation à des mandats locaux ?

De vastes chantiers
De fait, il existe aujourd’hui un vaste chantier de transformation de la société à entreprendre. Il porte sur le droit à l’éducation, au travail, au logement, à la santé, à la justice sociale, à la solidarité planétaire, qui suppose bien plus que de simples aménagements techniques. Il suppose un sens du bien commun et des mutations d’ensemble à opérer. Le mode de vie qui est le nôtre actuellement ne peut se perpétuer durablement. Beaucoup pensent qu’il faut changer profondément l’organisation de notre société. Encore faut-il que les virages soient correctement négociés et pacifiquement discutés. En ce sens, la paupérisation du débat politique est aussi la conséquence d’une culture du clientélisme et de la politique politicienne. Aux acteurs véritables de la politique, à savoir tous les citoyens, de faire réémerger des idées novatrices, de savoir les organiser de façon réaliste, en ne rabotant pas la part d’enthousiasme nécessaire pour favoriser leur acceptation.

La politique est bien de l’ordre de la « réserve » (résistance) face à la marchandisation (du vivant), à la financiarisation, à la normalisation, la standardisation, à la précarisation… par sa force d’interpellation de mutualisation des ressources, de désintéressement, gratuité, au service du bien commun… et non pas de quelques groupes de pression, y compris catholiques, menaçant d’appeler à manifester bruyamment devant le siège la Conférence épiscopale, au lieu de « favoriser la conversation » avec ceux qui cherchent loyalement la vérité, dans le climat de dialogue aujourd’hui souhaité par le pape François. Depuis quand l’invective tient lieu d’argument ?

Finalement, ne plus « croire » en la politique, n’est-ce pas oublier quelques questions  essentielles : celle-ci n’est-elle  pas aussi l’un des lieux où l’homme peut réaliser  sa vocation ? Comment peut-on entrer dans le dessein de Dieu pour l’humanité, si ce n’est en œuvrant pour la reconnaissance mutuelle, pour la justice et pour la paix ? Faire de la charité un principe politique comme le souhaite l’Eglise suppose une vraie détermination. Mais c’est aussi un bel idéal.

 

Jean-François Petit

 

Jean-François Petit, assomptionniste, enseignant en philosophie à l’Institut Catholique de Paris est l’auteur de Comment croire encore en la politique ? (Bayard, 2011) ; Une société de soins (avec Paulette Guinchard, Ed. de l’Atelier, 2011) ; Une société en quête de sens politique (avec Guillaume de Thieulloy et Olivier Bobineau, DDB, 2009). Il est intervenu en conférence publique notamment le 6 février à Clermont-Ferrand et le 10 février à Lille sur ce sujet.

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