Rencontre avec Bachir

« Les rencontres ne sont jamais anodines, elles laissent des traces, des blessures, mais aussi des caresses et des forces qui s’éveillent sans fin ». Jacqueline Casaubon nous raconte sa rencontre avec Bachir dans un hôpital de Damas

Les nomades - Jacqueline Casaubon

Bachir

Les rencontres ne sont jamais anodines,
Elles laissent des traces,
Des blessures,
Mais aussi
Des caresses et des force
Qui s’éveillent sans fin.

L’hôpital n’est pas grand
Tout blanc dehors comme dedans
Dans une banlieue de Damas,
À Douma Pour les plus démunis
Des pauvres quartiers
Et aussi pour les nomades
Aux confins du désert.
Son service d’enfants est inexistant,
Mais il va naître…
Tous ceux qui y travaillent
Sont syriens et musulmans.
Un hôpital du gouvernement.

[L]e médecin avec qui je travaille est venu pour ouvrir un service d’enfants, il les aime éperdument. Son air plutôt bourru ne les intimide pas. Ce qui n’est pas le cas des adultes qui le craignent en raison de son caractère difficile. Ses colères cachent une grande bonté, mais sur le moment il faut supporter !
C’est avec lui, dans ce nouveau service, composé d’une salle unique, que je me trouve. J’ai toujours aimé soigner les enfants.
Ce matin là, un employé de l’hôpital présente au médecin un petit paquet tout blanc,
C’est son enfant recroquevillé dans ses bras.
La beauté, que chaque être humain reflète lorsqu’il est heureux, a quitté ce visage…
Un visage sans expression, ou plutôt dont l’expression n’est que souffrance,
Un regard ailleurs, des yeux sombres, affamés de quelque chose qui devait lui manquer…
Enfant de quelques mois qui est sans voix…
Enfant qui a mal goûté à la vie, à peine éclose,
Mais enfant dont le père veut à tout prix lui offrir la vie.

 

2

 

[C]’est ainsi que je fais la connaissance de Bachir, « Celui qui annonce » C’est « Gabriel », en arabe.
L’enfant refuse de s’alimenter depuis sa naissance, il est très mal en point, le père demande au médecin de le prendre dans son service, ce qui est aussitôt accepté. J’installe Bachir dans un petit lit à barreaux, juste face à l’entrée.

Déshydraté, maigre comme un moineau, j’arrive à le nourrir avec du lait concentré, je lui enduis le palais et la bouche tout en le caressant et en lui murmurant des mots doux ; cela finit par marcher.
Il se remplume aussi grâce à des injections de vitamines.
Le docteur décide, alors, qu’il peut repartir chez lui.

Une semaine plus tard, voilà Bachir dans les bras de son père.
« À la maison, il ne veut rien avaler. Prenez le docteur guérissez le ! »
Et Bachir a retrouvé son petit lit.
Chaque matin, quand j’entrais dans la salle, l’enfant bougeait, il reconnaissait mon pas et ma voix. Il soulevait la tête et regardait dans ma direction. Je le trouvais beau…
Lorsque le docteur arrivait, sa première question était :
« Comment va-t-il ? »

C’était à nouveau, pour Bachir, une cure de lait concentré, des vitamines, le tout « enrobé » d’affection, il s’en trouvait bien.
Sa mère était venue une ou deux fois, mais ces visites semblaient les laisser tous les deux indifférents.
Bachir occupait mes pensées, je parlais souvent de lui dans mon entourage, il faisait partie de ma vie.
Le service d’enfants était toujours plein, dès que l’un d’entre eux était guéri, il fallait laisser la place à d’autres, en détresse.
Ainsi, Bachir, ayant bien profité de son deuxième séjour, est reparti chez lui.

Le médecin avait pris cette décision comme à regret, en soupirant.
Mais, une troisième fois, le père, très inquiet, est revenu avec son enfant. « Sauvez-le, docteur, guérissez-le, je vous en supplie, il ne va pas bien, que Dieu nous vienne en aide !!! »
Et Bachir a retrouvé son petit lit.

Quand le médecin venait l’ausculter, lui d’un côté du lit et moi de l’autre, nous étions penchés vers cet enfant qui esquivait, à présent, des sourires car il nous connaissait et nous reconnaissait, un lien très fort nous unissait tous les trois…

 

3

 

[J]e me disais : « De nous trois, qui porte qui, qui donne force à l’autre ?… »
À l’évidence chacun donnait, à sa manière, la richesse de son amour.

Bachir recevait très peu de visites. La confiance de son père était si grande que, pendant la pause de midi, je pouvais prendre l’enfant dans la pièce où je me reposais.
Je le tenais dans mes bras, je le caressais, je lui touchais le visage. Il s’étirait comme un petit chat, et n’arrêtait pas de me regarder, s’il avait été vraiment chaton, il aurait ronronné !
Des journées se sont passées ainsi, des journées pleines de bonheur simple pour Bachir, le docteur et moi.
Comme l’enfant allait nettement mieux… il est reparti chez lui,

Quelques jours plus tard, le visage défait, les mains vides, le père de Bachir  m’attendait devant la porte du service.
« Mat Bachir ! », « Bachir est mort ! »
Cela a été un coup de poignard.

Comment annoncer cela au docteur, qui ne supportait pas qu’un enfant meure ? Et de plus, il s’agissait de Bachir…
Je suis allée dans son bureau, j’ai entr’ouvert la porte, j’ai dit :
« J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer… Docteur… »
À mon air grave et malheureux, il a simplement dit : « Bachir ? »
« Oui, Bachir est mort. »

Par la suite, nous n’avons plus parlé de cet enfant ;
Quel besoin ? Il n’était jamais loin.
Bachir, « celui qui annonce », était venu nous visiter.

 

Jacqueline Casaubon

14 juillet 2014

 

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