Pendant deux mois,  deux mois depuis le 17 mars, que chaque soir, à 20 heures, j’ai retrouvé une bonne douzaine de mes voisins de la rue Galliéni à Asnières sur Seine, à la fenêtre ou sur le balcon de leur pavillon ou de leur immeuble, du rez-de chaussée au dernier étage. Toujours les mêmes : des jeunes, des vieux, des enfants avec leurs parents, ou parfois seuls.  Je les connais presque tous, sauf  deux d’entre eux qui apparaissent aux fenêtres du grand immeuble. Il faudra que nous fassions plus ample connaissance dès que nous le pourrons. Ceux qui habitent du même côté de la rue ne se voient pas, ou ne voient que des bras et des mains qui dépassent l’alignement, alors certains descendent sur le trottoir et traversent la rue d’où ils applaudissent à la ronde.

Nous applaudissons les personnels des hôpitaux et des Établissements  d’Hébergement pour Personnes Dépendantes qui, à leurs risques et périls, accueillent les victimes de l’épidémie, les portent sur les tables de réanimation, les soignent, jour et nuit. D’autres lavent le sol, nettoient les portes, les murs, ou répondent aux appels d’urgence, jour et nuit. On les voit tous les jours à la télé, le plus souvent masqués, encapuchonnés, habillés de combinaisons, ils ressemblent à des cosmonautes, mais leur lune à eux est sur la Terre, ils se battent contre un ennemi invisible et imprévisible dont au bout du compte ils sont les victimes les plus nombreuses.  Ils sont les Samaritains et les Samaritaines de notre temps. On dit que nos applaudissements les encouragent.

La fidélité de tous et l’exactitude sont étonnantes. Nous sommes prêts dès 19 heures 59, pour ne pas manquer le rendez-vous car nous ne restons pas longtemps à la fenêtre: claquer des mains le plus fort possible  pendant deux ou trois minutes, surtout pour notre amie Simone, 97 ans,  c’est fatigant, certains soirs il ne fait pas chaud, et pourtant personne ne semble vouloir partir le premier. Heureusement, pendant deux mois,  il n’a jamais plu à cette heure-là ! Parfois, on s’arme de casseroles ou de tambourins, Il y en a même un qui, le dimanche, tire quelques sons d’un cor de chasse. Au début on se fait de grands signes de la main, en se quittant aussi. Certains lancent alors un « à demain ! » mais il faut crier fort car c’est un partage sans paroles, juste avec des sourires.

Au fil des jours, au bonheur de se retrouver,  c’est devenu comme une fête de famille, tout à la fois un hommage aux soignants, une façon de leur dire « merci » (eukaristô en grec), merci à eux et merci à la vie, une façon aussi de combattre notre peur et notre isolement, pour moi une action de grâce, une messe de la rue. 

Jean Verrier

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