RENÉ LUNEAU, UN PÈRE DE L’ÉGLISE AFRICAINE

« Un vieillard qui meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle ». Jamais ce dicton attribué à Amadou Hampaté Bâ lors d’un discours à l’UNESCO en 1960 ne s’est autant appliqué à René Luneau. Le dominicain, âgé de 88 ans, vient d’être emporté par le Covid 19. Sa bibliographie – pour ne pas dire sa science – est hors de toute contestation. Il aimait passionnément l’Afrique. Lui qui avait fait une thèse sur le mariage au Mali en a « épousé » les causes, suivi les évolutions. Apprendre, comprendre, traduire et communiquer. Voilà ce qui fut l’essentiel de sa vie. Avec patience. Sans désespérer non plus de ses « retards », « lenteurs », « impasses ». Il ne partageait pas une esthétique du désastre. Sa foi a constamment inspiré son espérance, misant plus sur les potentialités d’un continent en pleine expansion que sur ses fragilités. Religieux attaché à la vie communautaire, dans le sillage du renouveau post-conciliaire, il a puissamment joué collectif : au Centre National de la Recherche Scientifique, au sein du Groupe de sociologie des religions, à l’Institut Catholique de Paris, aux éditions Karthala ou au Cerf, dans les sessions, comme l’université d’été de l’Assomption en 1994 intitulée « L’Afrique au cœur »… Il était solide en amitié, partageant avec le père Bruno Chenu (1942-2003), outre leurs compétences en missiologie, une même passion footballistique. Profondément attaché à l’Eglise, il s’était centré sur les enjeux de la nouvelle évangélisation lors des célébrations du 500eanniversaire de la conquête de l’Amérique Latine, que le pape Jean-Paul II avait aussi rappelé aux intellectuels africains en 1985, redoutant que les choix stratégiques opérés soient interprétés comme un retour au passé, au moment où beaucoup de concessions étaient faites (en pure perte) aux schismatiques de Mgr Lefebvre. Il craignait que la volonté de reconstruire une Europe chrétienne n’entraine de mauvais débats, ce qui ne manqua pas d’arriver. Pour lui, « l’histoire des autres » – celle de l’Afrique, de l’Amérique Latine, de l’Asie – invitait à nouer des relations interculturelles sans européocentrisme. Grand héritier du père Marie-Dominique Chenu, il rappelait volontiers que la sécularisation est observable… dès le XIIIe siècle. Il ne pensait pas l’évangélisation du monde en se tenant en dehors de ses enjeux fondamentaux. Il lui arrivait de s’inspirer du pasteur Dietrich Bonhoeffer : « si la terre a été jugée digne de porter Jésus-Christ, alors il vaut la peine que nous vivions. Si Jésus n’avait pas vécu, notre vie n’aurait pas de sens »

René Luneau

De l’Afrique, on ne peut énumérer tous les enseignements qu’il nous a transmis. Maintes fois, il avait constaté qu’au savoir scientifique, fondé sur une causalité rigoureuse, s’opposait un autre ordre du savoir, largement empirique, héritier de la tradition et ne cessant d’être normatif. En cela, il rejoignait le constat du jésuite Michel de Certeau : les structures de la socialité et des pratiques quotidiennes font que nous marchons « avec plusieurs mondes dans la tête ». Leurs temporalités différentes sont difficiles à harmoniser, parce qu’elles renvoient à des épistémologies assez inconciliables. Mais attention : en Europe aussi, on trouve des personnalités profondément dissociées et des adeptes des disciplines paranormales. Les salons de la voyance n’ont jamais été si prisés et la sorcellerie a-t-elle disparu en Bas-Berry ?

En matière ecclésiale, inlassablement, il est revenu sur l’effort d’inculturation pour que la foi ne reste pas superficielle. Mais il en voyait les difficultés, les inévitables tâtonnements, soutenant la recherche des théologiens africains. Il avait parfois le sentiment que depuis l’ouvrage célèbre Des prêtres noirs s’interrogent (1956), ceux-ci n’avaient pas toujours été écoutés. C’est pourquoi il relayait, avant les synodes africains, le souhait d’un concile africain venu notamment du Cardinal Malula. Parce qu’elles ont été fondées par des Eglises de tradition latine, les Eglises doivent elles rester définitivement marquées par cette disposition circonstancielle ? Le Concile avait coïncidé avec le reflux des puissances coloniales, mais depuis ? Comment éviter que certains ne « larguent les amarres » pour des Eglises « afro-chrétiennes », pentecôtistes, évangéliques plus proches de la sensibilité africaine ? Il constatait la difficulté pour l’Occident à penser le monde autrement qu’à partir de lui-même.

Après la crise du covid 19, comment l’Afrique pourra-t-elle prendre en main ses propres affaires, sans être soumise à l’interférence et aux pressions de pouvoirs – en particulier de la Chine – et de groupes extérieurs ? Pour ce qui le concerne, le président du Burkina Faso et ses ministres feront don à leur pays d’une partie de leurs traitements pour lutter contre l’épidémie. Verra-t-on la même chose en France ?  Comment la dynamique « réconciliation, justice et paix », que le pape Benoît XVI, a incitée à mettre en œuvre lors de la remise de son exhortation post-synodale Africae munus au Bénin en novembre 2011 pourra-t-elle être poursuivie ? René Luneau pensait que l’Afrique allait devenir l’épicentre d’une nouvelle polarité, d’un christianisme en expansion rapide. Ses travaux y auront largement préparé.

                                                                                Jean-François Petit

Bibliographie des ouvrages de René Luneau

Les religions d’Afrique Noire. Textes et traditions sacrés (avec L.-V. Thomas), 1969
Les chemins de la noce. La femme et le mariage dans la société rurale  au Mali, thèse d’Etat, Université de Lille III, 1974
La Terre africaine et ses religions, 1975
Les Sages dépossédés, R. Laffont, 1977
Chants de femmes au Mali, 1981
Voici le temps des héritiers, Eglises d’Afrique et voies nouvelles (avec J.-M. Ela), Karthala, 1981
Enraciner l’Evangile. Initiations africaines et pédagogie de la foi (avec A. T. Sanon), Cerf, 1982
Chemins de la christologie africaine (avec J. Doré et al.), DDB, 2001
Laisse aller mon peuple ! Eglises africains au-delà des modèles, Karthala, 1987
Le retour des certitudes. Evènements et orthodoxie depuis Vatican II (avec J. Ladrière), Centurion, 1987
Pâques africaines d’aujourd’hui (avec J. Doré et al.), DDB, 1989
Le rêve de Compostelle. Vers la restauration d’une Europe chrétienne ? ( avec J. Ladrière), Centurion, 1989
Les rendez-vous de Saint-Domingue. Les enjeux d’un anniversaire, 1492-1992 (avec I. Berten), Centurion, 1991
Les évêques d’Afrique parlent 1969-1992 Documents pour le synode africain, Centurion, 1992
Tous les chemins ne mènent plus à Rome. Les mutations actuelles du catholicisme, Albin Michel, 1995 (avec M. Cheza et al.) 
Jésus, l’homme qui évangélisa Dieu, Seuil, 1999
Paroles et silences du synode africain 1989-1995, Karthala, 1997
Comprendre l’Afrique. Evangile, modernité, mangeurs d’âme, Karthala, 2002
L’enfant prodigue, Bayard, 2005
Paraboles nouvelles. L’Evangile au jour le jour, Karthala, 2007

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.