Résurrection. Une œuvre de Maxim Kantor

La toile que l’artiste a conçue pour Saint-Merry ne laisse pas indifférent. Elle inscrit une nouvelle interprétation dans une longue tradition de peinture religieuse.

Si la Résurrection est le moment fondateur de la foi et si les Évangiles ont été construits à partir de cet événement, les textes ne disent rien de ce passage de la mort à la vie. C’est dans cette faille de la description que se sont engouffrés les artistes, qu’ils ont fait agir leur imagination avant de représenter ce qu’ils en percevaient, de Grünewald (1510) à Anne Gratadour en 2014 à Saint-Merry, en passant par la fresque inouïe de GD Tiepolo (1749) ou la mosaïque de Valérie Colombel (2007). Avec leurs moyens d’expression, les arts visuels, ils en ont donné une interprétation qui, ensuite, a nourri bien des interprétations textuelles.

« Le langage artistique est particulièrement adapté à penser théologiquement ce thème : figuration, corporéité, récits, rencontres. Voilà réunis les principaux ingrédients d’un langage artistique visuel. On peut même dire que le thème de la résurrection est l’un des fondements d’un art chrétien qui est né, précisément, pour défendre cette idée contestée dès les origines, la résurrection corporelle de Jésus Christ »

Ainsi s’exprime le théologien protestant Jérôme Cottin, au début de son récent livre[1], « Quand l’art dit la résurrection », dans lequel il offre une analyse stimulante de huit œuvres, du VIe au XXIe siècle. Le tableau de Maxim Kantor pourrait sans nul doute être le sujet d’un neuvième chapitre, cette œuvre ouvrant sur de multiples lectures, tant du point de vue théologique, esthétique qu’émotionnelle.

Cette toile très grande[2] a été conçue pour une église particulière —c’est donc une œuvre religieuse—, par un artiste d’une vaste culture, qui a fait de la peinture un acte de résistance politique et esthétique et qui, depuis une quinzaine d’années, affirme de manière croissante sa foi. Ce qu’il donne à voir en 2017 doit donc être contextualisé —l’histoire d’un homme et de ses rapports avec la communauté de Saint-Merry— et considéré comme un acte manifeste de sa production picturale et de sa propre expérience spirituelle.

Ce tableau doit être mis en relation avec les engagements moraux et politiques de l’artiste. En 2015, pour protester contre l’annexion de la Crimée, il a renvoyé son passeport russe et a rompu tout lien avec son pays natal, l’Allemagne lui a alors accordé un statut de citoyen. Ce geste politique a produit une déchirure personnelle forte dont sa peinture porte les traces, notamment Résurrection.

Une œuvre totalement nouvelle chez Maxim Kantor

Résurrection. Maxim Kantor

Maxim Kantor a peint de nombreuses piétas et crucifixions depuis le milieu des années 2000. Ces tableaux ne sont ni dogmatiques ni canoniques. Ils partent de l’homme, expriment ses rapports à Dieu, suggèrent par la forme, les couleurs, l’émotion visuelle une manière d’interpréter les Textes.

Pour Saint-Merry, dix ans après son premier tableau de Crucifié, il a peint pour la première fois une Résurrection, mais sans reprendre l’iconographie traditionnelle : les stigmates, l’étendard, les anges, le tombeau vide, le Christ en lévitation préfigurant l’Ascension. Il peint un homme, seul, décharné comme après un temps de souffrance, nu, avec un simple périzonium. Ses mains, sur les rames, sont proches du corps, évoquant les descentes de croix. Contrairement aux personnages de bon nombre d’autres tableaux de Maxim Kantor, l’homme ne regarde pas le visiteur, il est ailleurs.

L’homme passe d’une rive à l’autre, comme dans le mythe ancien du Styx. La mer et le ciel se confondent. La barque a les contours d’une mandorle, le cadre traditionnel de la représentation du Christ en gloire. Cette symbolique s’appuie sur l’amande et l’amandier, le premier arbre à fleurir au printemps. La coque très solide, un habitacle protecteur pour la personne qui s’y trouve, sépare métaphoriquement la terre du Royaume des cieux, le spirituel du temporel. Là encore, l’emplacement dans l’église choisi par l’artiste, un arc brisé entre deux piliers de la nef, a induit la forme du tableau, la pointe de la mandorle-barque s’y inscrivant naturellement. Tout se conjugue pour exprimer l’élévation.

Le rouge a, chez Maxim Kantor, de multiples significations selon son intensité, sa tonalité. Celui de la barque renvoie au rouge de l’amour, de l’espérance de ses premiers tableaux de dissident. Le bleu est celui des paysages marins et du ciel réunis. Il crée le registre maritime, celui de son environnement quotidien de l’île de Ré avec ses pins maritimes aux troncs torsadés. Leurs racines et leurs branches peuvent évoquer la résurrection des morts des tableaux traditionnels, mais aussi les représentations de nature de Van Gogh, que Maxim Kantor apprécie, et dont les oliviers noueux sont lus comme des allégories spirituelles de résurrection. Le petit personnage rouge dans les dunes est saint Jean, l’auteur de l’Apocalypse, un visionnaire habitant une île, Patmos, autant d’affinités pour le peintre de l’île de Ré.

Résurrection est l’expression d’une expérience de l’artiste, le passage, ou étymologiquement la Pâque, une expérience que tout homme est appelé à connaître à de nombreuses reprises jusqu’à l’ultime passage.

Témoignage de Maxim Kantor, le soir du vernissage.

« Toute ma vie, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai vécu hors de mon pays pendant de longues périodes. J’ai toujours su que je reviendrai dans mon pays. Mais je l’ai finalement quitté il y a peu de temps et je dois dire que la Communauté de Saint-Merry s’est avérée être un lieu que, non seulement, j’aime mais auquel j’appartiens. A cet égard, j’ai vécu une sorte de miracle personnel. C’est ainsi que j’ai peint la Résurrection.

J’ai peint de nombreuses toiles dramatiques, même très dramatiques, et j’ai peint Jésus plusieurs fois, mais la résurrection est un sujet très très spécial. Comment exprimer ce qui est arrivé à Jésus et ce qui s’est passé ? Comment exprimer le grand sacrifice qu’il a accompli, comment exprimer qu’il l’a fait pour nous ? Je pensais beaucoup aux travaux classiques sur ce sujet et je pensais au roman de Tolstoï.

Il m’a fallu un certain temps pour arriver à une solution. Je pensais représenter Jésus dans un bateau qui traversait l’océan. L’océan est aussi un ciel, et j’ai placé Jésus dans une mandorle, qui a aussi la forme d’un navire. Je les ai mis ensemble. Quand j’ai eu cette idée, j’ai connu un très fort sentiment de bonheur. Et cette expérience extraordinaire m’a rendu plus fort. Cette inspiration m’est venue en lien direct avec l’exposition de Saint-Merry et je peux dire que peindre la Résurrection a été, pour moi, une sorte de miracle personnel »[3]

Corps concret / corps glorieux

Segna di Buonaventura. Le Jugement dernier

L’analyse converge avec les propos tenus le soir du vernissage. Résurrection est au croisement d’une démarche spirituelle et d’une expérience personnelle de l’artiste, la souffrance d’avoir quitté son pays ; il est passé « de l’autre côté ». Chez Maxim Kantor, l’acte de création se nourrit de nombreuses références qu’elles soient littéraires — ici « Résurrection » de Tolstoï, un livre sur la rédemption mais aussi une critique sociale et politique — ou picturales — peut-être « Le Jugement dernier » de Segna di Buonaventura, un splendide tableau[4] de 1300 qui est aussi une résurrection dont la mandorle évoque un fond de bateau avec ses effets de perspective.

La symbolique utilisée par Maxim Kantor est multiple mais le corps occupe une place centrale, la mandorle-barque étant une traduction du qualificatif glorieux utilisé en théologie. Le corps porte les traces du passé récent de l’artiste, il n’est pas idéalisé. Au XVIIe on peignait sur le mode Baroque, au XXe sur le mode abstrait, ici le corps est peint sur le mode expressionniste. Théologiquement, le caractère très concret du tableau doit être mis en relation avec les récits des apparitions qui insistent sur la corporéité du Ressuscité.

Jean Deuzèmes

Pour aller plus loin :

  • Le Petit Catalogue, un ouvrage de 32 p. en quadrichromie, est disponible à l’Accueil de Saint-Merry (2€). Il permet de comprendre chacun des onze tableaux au regard de la production récente de Maxim Kantor.
  • Il est aussi possible de consulter l’article de Voir et Dire et ses brefs commentaires.
  • Rencontre avec l’artiste Vendredi 28 avril à 17h30 à Saint-Merry

[1] Labor et Fides 2017

[2] 285 x 230 cm, et pourtant petite à l’échelle du bâtiment

[3] « All my life I have travelled a lot, and I have lived out of my country for long periods. I always knew that I would come back to my country. But I finally left my country not long ago and I must say that the Community of Saint Merry turned out to be a place which I not only like, but to which I belong. I had a kind of private miracle in this regard. It was the fact that I painted Resurrection.

I have painted many dramatic pictures, even very dramatic, and I painted Jesus many times, but Resurrection is a very very special subject. How to express what is was done to Jesus and what happened? How to express the great sacrifice that Jesus made, how to express that he made it for us. I thought a lot about classical works on that subject and I thought about Tolstoy’s novel.

It took a while to come to the solution. I thought of representing Jesus in a boat, which cross the ocean. The ocean is also a sky, and I put Jesus in a mandorla, which is also like a ship. I put that all together. When I had this idea I had a very strong feeling of happiness. And this special experience made me stronger. This inspiration came to me just in connection with the exhibition in Saint Merry and I can say that to paint Resurrection was a sort of private miracle for me.”

 

 

[4] A voir au musée des Beaux Arts d’Angers

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