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Retour de Centrafrique

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Que se passe-t-il vraiment en Centrafrique, déchirée par la guerre civile ? Que faire de plus pour aider ce pays, que notre ami, le père Donatus, a rendu proche de Saint Merry ? Sept intellectuels français ont tenté d’écouter les témoignages de leurs homologues centrafricains sur ce qu’ils vivent dans un pays déstructuré et déshumanisé.

Fin octobre 2014, dans le cadre de Pharos (Observatoire des pluralismes des cultures et des religions), une délégation de sept intellectuels français(1)Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes, président de Pax Christi — Jean-Arnold de Clermont, pasteur, théologien, ayant vécu en Centrafrique — Tareq Oubrou grand imam de Bordeaux — Laurent Larcher, grand reporter pour la région Afrique au journal La Croix — Jacques Sémelin, historien et politologue, spécialiste des violences extrêmes — Antoine Garapon, magistrat — Françoise Parmentier, présidente de Confrontations est partie pour Bangui ; ils avaient pour mission  d’écouter, tenter de comprendre et aider quelque 150 intellectuels du pays, de toutes confessions et toutes disciplines, à se parler entre eux au sujet de la violence qui sévit dans leur pays. Ils rendaient compte de leur voyage dans le cadre de Confrontations(2)association d’intellectuels chrétiens le 5 février.

Nous avons été frappés par la compétence combinée à la sensibilité, la chaleur et la modestie avec laquelle ils nous ont parlé de cette expérience.

Une histoire marquée par la violence

Pour comprendre la situation de guerre civile dans laquelle a plongé le pays, il faut rappeler le contexte de violence qui marque son histoire depuis qu’on peut la retracer : esclavagisme venu des arabes de l’est, colonisation dont Savorgnan de Brazza dénonçait les abus dès 1905(3)Le rapport Brazza, occulté au nom de la raison d’État, a été retrouvé en 1965 par Catherine Coquery-Vidrovitch  ; depuis l’indépendance, coups d’états à répétition dans le cadre de la « Françafrique », incursions des terroristes de « l’armée de résistance du Seigneur » pour s’emparer des matières premières dont le pays est riche, razzias des voisins janjawid du Darfour et des régions les plus déstabilisées du Congo (Ituri…) A de rares exceptions près, aucune période de paix n’a permis à un véritable Etat de se structurer et à une administration solide de se mettre en place dans ce pays de passage.

Une guerre de religion ?

La situation actuelle de rivalité entre « seleka » et « anti-balaka » que la presse occidentale présente abusivement comme une guerre de religion islamo-chrétienne, correspond plutôt à une tension entre ethnies, correspondant elles-mêmes à des spécialisations économiques (musulmans=commerçants) ou régionales (nord=musulman) mais sans exclusive : tous les musulmans ne sont pas seleka ni tous les chrétiens anti-balaka… Les autorités religieuses, rencontrées par la mission Pharos, n’identifient d’ailleurs pas ces factions comme des groupes de fidèles! Pour leur part elles font preuve d’un remarquable souci de dialogue et de concertation, même si elles ne sont pas suivies par leurs ouailles… Celles-ci sont soumises aux pressions salafistes venant du Soudan auxquelles répondent les syncrétismes évangéliques (« anti-balaka » s’entend parfois « anti balle à Ka  (kalachnikov)», signe d’invincibilité…).

Une population déshumanisée

La population centrafricaine, notamment à Bangui(4)On est très mal informé sur la situation des désordres en province, se retrouve sous alimentée, déplacée, submergée par les soucis de survie au quotidien, complètement déshumanisée face à la corruption généralisée. La violence  prend un caractère nouveau : non seulement prédatrice, comme elle l’avait été, mais  démesurée, avec un acharnement sur les cadavres des victimes qui parait justifier le terme de « violence extrême ». Les jeunes sont particulièrement touchés par le désordre ambiant : déscolarisés et livrés à eux-mêmes.

L’opération française Sangaris est dans l’incapacité de désarmer une capitale où tout le monde est armé et de ramener l’ordre. En province on sait mal ce qui se passe…

Rendre la parole aux Centrafricains

Le recours aux tribunaux est impossible puisque toute l’infrastructure judiciaire a disparu ; un projet de chambres spéciales avance, de même que des propositions de justice itinérante, mais on peut redouter qu’aucun dispositif ne dispose de moyens suffisants pour rétablir le contrôle du respect de la loi. Sans doute faudra-t-il rechercher des formules de type non procédural, inspirées des tribunaux populaires sud africains ou rwandais, pour permettre d’établir la reconnaissance publique des sévices subis.

Plutôt que de joindre leur voix à celles des ONG « hors-sol » qui se pressent dans les hôtels de Bangui, les membres de la mission Pharos ont décidé de donner la parole aux intellectuels centrafricains rencontrés pour leur permettre de formuler publiquement leur expérience personnelle de la violence, de la mettre ainsi à distance et de se mettre en mesure de l’analyser et d’échanger entre eux dans leurs propres termes. Un ouvrage est en préparation qui permettra de prendre le monde à témoin d’un drame trop oublié et de donner à ces témoignages toute leur valeur cathartique. Le processus « d’empowerment » qui rend les gens capables de prendre en main leur propre sort, sera-t-il facilité par cette initiative ?

Martine Roger-Machart

Notes   [ + ]

1. Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes, président de Pax Christi — Jean-Arnold de Clermont, pasteur, théologien, ayant vécu en Centrafrique — Tareq Oubrou grand imam de Bordeaux — Laurent Larcher, grand reporter pour la région Afrique au journal La Croix — Jacques Sémelin, historien et politologue, spécialiste des violences extrêmes — Antoine Garapon, magistrat — Françoise Parmentier, présidente de Confrontations
2. association d’intellectuels chrétiens
3. Le rapport Brazza, occulté au nom de la raison d’État, a été retrouvé en 1965 par Catherine Coquery-Vidrovitch 
4. On est très mal informé sur la situation des désordres en province

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