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RETROUVER LES CHEMINS DE LA FRATERNITE

Après deux mois de confinement, tout le monde a des « fourmis dans les jambes ». La France va se retrouver dans une société en partie à reconstruire.

Certes des liens nouveaux ont pu s’établir dans le voisinage ou par les réseaux sociaux. Mais on n’échappe guère à la tendance de fond, à savoir l’affaiblissement des liens fondamentaux entre les personnes et dans les lieux traditionnels de fraternité (la famille, le village, le quartier, la paroisse, l’atelier…).  La crise de l’épidémie a accentué les fragilités des plus vulnérables. Le nombre de décès dans les EHPAD et à domicile ne nous est pas encore réellement connu. Mais il sera lourd. La gravité de la crise économique est d’une ampleur inédite. Mais nous étions en réalité déjà dans un contexte global  d’accentuation des inégalités et de déliaison aux plans psychologique, socio-technologique, économique, spirituel. Comment retrouver pas à pas un peu de la fraternité qui nous a manqué ?

En réalité, la fraternité met en jeu nos convictions profondes. Dans un contexte de surveillance sanitaire et de défiance politique, elle ne sera pas simple à retrouver. Elle se situe souvent au carrefour des rencontres, des expériences de vie, des sagesses qui nous inspirent. Elle puise très profondément dans nos héritages, comme le montre clairement Catherine Chalier, l’une des meilleures spécialistes de Levinas (La fraternité, un espoir en clair-obscur, Buchet-Chastel, 2003).  

Pour ce qui les concerne, les deux sources grecque et hébraïque portent sur la fraternité un regard exempt de naïveté. Les histoires de rancune, de haine, de fratricide remplissent aussi une bonne partie de la Bible ! Celles-ci peuvent néanmoins nourrir une réflexion sur la cité. En effet, il n’est guère probant de vouloir dissocier la question de la fraternité de celle de l’appartenance à la collectivité. Si la personne est unique, elle se trouve aussi d’emblée insérée dans le tissu complexe de toutes ses relations humaines. Sur ce sujet, que nous enseignent nos écrits fondateurs ? Même si la fraternité est bien présente, les récits d’une rivalité mortifère parsèment notre histoire : Caïn tue Abel. La haine d’Esaü contraint Jacob à la fuite. Les frères de Joseph le jettent dans un puits puis le vendent comme esclave. Romulus tue son jumeau Remus. Antigone méprise Ismène… Les attestations de cette violence sont nombreuses.

Mais, contrairement ici à la tragédie grecque, la Bible donne une chance à la vie et la fraternité. La naissance d’enfants répare souvent les dégâts des fratricides. Malgré des rancunes tenaces, l’espoir de la fraternité, souvent fragile, demeure : « en voyant ses frères, Joseph les reconnut mais eux ne le reconnurent point » (Gn 42,8). La fraternité, comme le dit Catherine Chalier, c’est cette disposition à accueillir une Parole « sans convenance aucune avec la puissance des forces de la mort ». La fraternité conduit à un élargissement de la parenté : « Qu’il n’y ait point de querelle entre toi et moi, entre mes pasteurs et les tiens » déclare Abraham à Lot son neveu (Gn 13,8). Dans les Evangiles, la fraternité s’étend à tous ceux qui partageront la foi chrétienne : « Voici mes frères ! » dit Jésus en montrant ses disciples (Mt 12,42).

Ainsi la fraternité ne se limite pas à consanguinité. Elle est le signe que l’espérance de la réconciliation est plus forte que les raisons de s’entretuer. La fraternité s’enracine pour les croyants dans la fidélité à la Parole de Dieu. Pour les Grecs, qui marqueront la théologie orientale, la parenté s’étend à tout le cosmos. En ce sens, la fraternité cherche à faire correspondre à l’ordre immuable et beau de l’univers. Certes, la fraternité doit naître entre les êtres humains. Ne doivent-ils pas aussi trouver leur « salut » les uns par les autres ?  Mais aujourd’hui vers qui et vers quoi orienter la fraternité ?

Pour un philosophe grec comme Plotin, la véritable fraternité devait relier l’homme vertueux au cosmos avant de relier les hommes entre eux. Comme le constate Catherine Chalier, « l’homme moderne se sent souvent jeté dans une nature sans bienveillance, une nature où il éprouve son étrangeté au point de songer seulement à la dominer. Or aucune fraternité ne pourrait se construire en prenant pour modèle cette indifférence et cette étrangeté ». Qu’il y ait un travail de réconciliation de l’homme à entreprendre avec l’univers qui l’environne relève d’une orientation désormais largement partagée. Encore faut-il se mettre d’accord sur les modalités de cette fraternité élargie et ne pas confondre différents niveaux. La Bible rappelle en effet que tous les humains sont frères et soeurs. Ils se doivent en conséquence d’être fraternels entre eux. La fraternité est donc le corollaire de l’unicité de la famille humaine originaire. Le point de vue est ici précis : la fraternité ne découle pas de la présence en toute personne de la raison, ou de l’égalité devant la mort (qu’ils partageraient avec les plantes et les animaux). La fraternité tient au fait que nous avons été créés par un même Père. 

Dans  un ouvrage très suggestif sur le sujet, Mgr Herbreteau distingue plusieurs « lieux possibles » d’investissement (La fraternité entre utopie et réalité, L’Atelier, 2009). On pourrait ici commencer par les villes. En 2007, l’humanité est devenue autant citadine que rurale. Mais d’ici peu, les 2/3 de l’humanité vivront dans les villes. Sauront-elles proposer des échanges, des solidarités, des services publics variés pour tous ? Il y a là une responsabilité particulière pour les architectes et les urbanistes d’aujourd’hui. Mais aussi pour les citoyens pour faire des villes des espaces de fraternité. L’Eglise peut faire attention aussi dans son discours et ses pratiques à favoriser des liens sociaux d’entraide et de solidarité au cœur des villes, surtout pour ceux que la crise éprouve déjà fortement. Les pauvres, à la sortie de nos célébrations ou plus discrets, seront hélas nombreux. L’espace rural va lui aussi être remodelé. Les grands rassemblements chrétiens sur son avenir, annulés pour cause d’épidémie, devront approfondir cette question. 

Mais il faudrait aussi parler longuement des pratiques éducatives : l’éducation peut favoriser la fraternité. Certes, il faut transmettre des savoirs, y compris sur la fraternité. Mais, après deux mois de confinement, l’acceptation, le respect, l’attention à l’autre, le combat contre les angoisses seront au centre des dispositifs de la reprise progressive des enseignements. Le « devoir de mémoire » face aux atrocités du passé peut éveiller à la fraternité entre les personnes et les peuples. Pour l’heure, les pédopsychiatres sont inquiets d’un stress chronique chez certains enfants. Leurs parents n’ont pas pu tous s’improviser enseignants !

On pourrait aussi citer les loisirs : ils peuvent  apporter un nouvel art de vivre dans lequel le bonheur de partager ensemble des émotions, le métissage social, culturel sont facteurs de paix et de fraternité, dans un meilleur équilibre avec le travail, alors que certains ont redécouvert les joies d’être en famille. Mais pour d’autres, le fait d’avoir été isolé ou d’avoir été connecté en permanence, devant un flot incessant d’informations assez anxiogène, n’a-t-il pas entrainé des bouleversements dans les manières de ressentir et d’agir, un sentiment d’impuissance  tout comme des réorientations durables de l’engagement ? La transition écologique a tout à y gagner.

 Enfin,  l’hospitalité est elle  aussi concernée : celle-ci peut se manifester dans la visite de personnes seules, des malades ou l’accueil des migrants. Se laisser toucher par les paroles, les attitudes, le visage et la présence d’autrui contribuent à affermir la fraternité. Les chrétiens sont souvent très présents dans des actions modestes, quasi invisibles et pourtant d’une grande utilité sociale. Bref, à condition d’en retrouver les chemins, la fraternité a de beaux jours devant elle !

                                                       Jean-François Petit

1 commentaire

  • Un 6×6 avec vous pour le 24 mai ?
    « … habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie » ( Pssaume 26)
    Le Psaume 26 nous dit :
    « J’ai demandé une chose au Seigneur,
    la seule que je cherche :
    habiter la maison du Seigneur
    tous les jours de ma vie,
    pour admirer le Seigneur dans sa beauté
    et m’attacher à son temple. »
    Nous vous proposons de vous réunir en 6×6 autour de cette question ouverte, le dimanche à 11 h 15 ou quand vous voulez, par Skype, Zoom ou ( eh oui ! ) mini-groupe déconfiné ! :
    « Pour chacun de nous, qu’est-ce que « habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie » ?
    Vous pourrez déposer une synthèse de votre partage dans la zone de commentaires du site entre le jeudi 22 et le jeudi 29 mai.
    Votre 6×6 peut aussi faire part à la communauté d’une intention de prière comportant si possible le mot demeure ou maison pour le vendredi 23 au soir au plus tard : elle sera intégrée dans la célébration. Sinon, mettez la dans la zone de commentaires également entre le 22 et le 29 mai.
    Pour vous inscrire ou demander des informations, écrire à Laurence qui aura la gentillesse de me le faire suivre : saint-merry @orange.fr ( . (enlever les espaces bien sûr ! )
    Pour éviter trop de courriels, mettez comme objet de votre message : 6×6 du 24 mai et précisez-nous d’emblée si c’est pour un skype, zoom ou autre. Merci pour la planète !
    A bientôt !
    Marguerite C.-R.

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