Rien sans Pierre

L’accolade des deux Papes, contre la rébellion des cardinaux « faucons ». Un article de José Manuel Vidal

Pape François et Benoît XVIIl y a du feeling entre François et Benoît.

En dépit de leurs différences dans la forme et dans le style, ils sont unis par la même foi et l’expérience partagée de la charge presque insupportable de la papauté. Tellement pesante qu’elle a forcé le pape Ratzinger à renoncer. Tellement pesante que le pape Bergoglio lui-même a le plus grand mal à réformer la Curie et rénover l’Église.

Dieu sait qu’il est toujours disposé à donner un coup de main à son « vicaire » sur la terre. Et le pape émérite, avec sa présence à Saint-Pierre, pour assister à la création des nouveaux cardinaux, signifie son appui total au pape régnant.

Conscient de cela, la première chose que fit François, avant de commencer les cérémonies de création des nouveaux cardinaux, fut de laisser la direction aux mains de son maître de cérémonie, pour accueillir le pape émérite et de se plonger avec lui dans une chaleureuse et large accolade, suivi d’une poignée de mains répétée.

Ce n’est pas la première fois que le vieux et savant pape apporte son soutien physique et spirituel à François. Mais cette fois-ci sa présence aux côtés de Bergoglio est plus nécessaire que jamais et, finalement, plus significative.

Quand les critiques contre François décuplent et maintenant ne se cachent plus. Quand un cardinal comme le nord-américain Raymond Burke déclare qu’il est disposé à « résister » au pape, s’il continue ses réformes, la présence du pape Ratzinger est un soutien complet à son successeur. Sans dire un mot, Benoît proclame un axiome ecclésial : « rien sans Pierre ». Et Pierre aujourd’hui c’est François.

Quand l’opposition de la Curie à la réforme en marche est plus féroce que jamais, parce qu’elle démonte des alliances, détruit des lobbys et brise le carriérisme et les appétits de pouvoir d’un grand nombre d’ecclésiastiques de la Curie, François a besoin à ses côtés de la protection dans l’ombre de Benoît. Parce que le pape émérite a souffert dans sa chair des grignotages d’un appareil du Vatican qu’en diverses occasions il a traité de « meute de loups », et les a sermonnés avec cette dure phrase de Saint Paul : « Si vous vous mordez et dévorez les uns les autres, vous terminerez par vous anéantir mutuellement. »

Une accolade publique qui scelle un pacte implicite : François est en train de terminer le nettoyage de la Curie et Benoît lui apporte toute son aide morale, pour qu’il soit capable de mener à bon port ce que lui n’avait même pas pu commencer. Il veut montrer clairement aux yeux du monde et, surtout, de l’Église elle-même que le printemps de François est juste et nécessaire.

Un clin d’œil de Benoît spécialement adressé à l’aile conservatrice du collège des cardinaux, conduite par Raymond Burke et Gerhard Müller, le préfet de la Doctrine de la Foi et à ceux qui s’y joignent parmi la pourpre. Ils sont tous de l’aile conservatrice et aujourd’hui ne se cachent plus pour dire qu’ils ne sont pas d’accord avec la façon d’être, de gouverner et de parler du pape.

La campagne ouverte contre François va atteindre maintenant un point de non-retour. Et de fait le noyau dur de cette aile est en train de proposer non seulement une dissidence publique, mais même la désobéissance. Qu’un cardinal désobéisse au pape est un péché, parce qu’il attente au serment de fidélité au successeur de Pierre « jusqu’à verser son sang » pour lui, que font les cardinaux avant de recevoir la barrette. La rébellion cardinalice a beau se justifier en disant que même le pape n’est pas au-dessus de la loi canonique.

La vérité des dissidents, vient d’être révélée par le cardinal de Washington Donald Wüerl : « Le fil commun qui unit tous les dissidents est qu’ils sont en opposition au pape, parce que le pape n’est pas d’accord avec eux et ne suit pas leurs positions. » Ce sont des papistes sous conditions.

François, extrêmement conscient de cette rébellion conservatrice des cardinaux, s’est empressé de former « une équipe », c’est-à-dire ajouter au collège des cardinaux des ecclésiastiques modérés, provenant des périphéries et qui partagent, en pensée et en mode de vie, ses objectifs prioritaires : convertir l’Église-forteresse (aduana) en une Église-hôpital de campagne.

Le pape fait équipe

Ainsi parmi les vingt nouveaux cardinaux, il y a seulement un membre de la Curie. Il s’agit d’enlever du pouvoir à la Curie de toutes les façons possibles. Et tous les autres sont cardinaux de la périphérie. De ceux que jamais n’a traversé l’idée qu’ils puissent être choisis pour le collège le plus fermé du monde. Les deux Espagnols sont des exemples paradigmatiques.

Déjà en partance en raison de son âge, il coûta à Ricardo Blazquez de quitter Bilbao et de devenir archevêque dans la région dominée par le tout puissant cardinal Rouco Varela. Et cela parce que Don Ricardo ne fut jamais un évêque « sauvage » ni dangereux doctrinalement. De fait, il comprit toujours son ministère en termes de services et non de pouvoir. C’est pourquoi ses collègues l’élirent président de l’épiscopat, pour stopper l’excessif pouvoir de ce cardinal de Madrid, et maintenant l’ont réélu. Et de Rome, déjà au temps de Benoît, furent reconnus sa modération et son équilibre, le récompensant avec le tranquille archevêché de Valladolid. Un siège périphérique au niveau cardinalice.

L’autre cardinal espagnol, né en Navarre mais naturalisé panaméen depuis plus de 40 ans, est Justo Lacunza. Ce religieux augustinien récollet est l’évêque d’un petit diocèse de périphérie d’un pays périphérique comme Panama. Mais depuis toujours, il fut un prélat jamais princier, consacré à son peuple et, par-dessus tout, aux plus pauvres.

C’est dans cette même ligne de prélats-serviteurs que s’inscrivent tous les nouveaux nommés. Des évêques sensibles et humbles de pays de la périphérie comme le Cap-Vert ou les îles Tonga, entre autres. Tous sont sur la même ligne du pape et se sont intégrés à son projet réformateur avec joie et espérance.

Ce sont aujourd’hui 20 nouveaux cardinaux qui, ajoutés aux « franciscains » déjà en place, façonnent une majorité qualifiée du collège des cardinaux. Et rapidement ils seront plus nombreux. François sait que son pontificat sera bref en raison de son âge et de la pression psychologique à laquelle il est soumis, c’est pourquoi il veut changer les affaires ecclésiastiques en profondeur. On spécule sur le fait qu’il pourrait démissionner pour ses 80 ans, c’est-à-dire dans deux ans, et se retirer à Buenos Aires.

Mais il le ferait avec la réforme engagée. Pour que l’église ne parte pas dans des dérives et, une fois engagée dans une direction (dans ce cas ce serait une plus grande radicalité évangélique), continuer ce chemin durant quelque temps.

Pour arrimer le bateau ecclésial dans l’orientation amorcée, François a l’intention d’augmenter le nombre des membres du collège cardinalice pour passer de 120 actuellement à 140. Avec ce changement, aujourd’hui à l’étude, le pape pourrait nommer l’année prochaine 20 autres cardinaux de son orientation ; avec les 20 de maintenant, plus que ceux qui l’ont élu Pape, pour que se passe exactement ce qu’il est en train de faire, ils façonneraient une large majorité dans le collège cardinalice et dans la Curie. Et les réformes ne courraient pas le danger d’un revirement. Et la rébellion des « faucons » tournerait en « eau de boudin ». Parce que personne ne peut arrêter le printemps. Par-dessus tout, si c’est l’œuvre de l’Esprit Saint.

José Manuel Vidal

El Mundo, 14 février 2015

(Traduction d’Anne René-Bazin,
avec l’autorisation de l’auteur)

5 Commentaires

  • Un texte fort et clair, présenté avec un certain humour. Un souci de vérité et une grande espérance car l’Esprit de Dieu n’est pas loin . Merci Anne pour cette traduction et la bonne idée de l’avoir publié sur notre site.

  • Je me joins aux messages précédents de Jacqueline Casaubon et de Marie et Jean Verrier :
    voici pour nous qui lisons le texte José Manuel Vidal, un moment de joie partagée. Nous parlions ce matin dimanche 1er mars, en petits groupes de moments de « transfiguration » dans nos vies.

    En voici un

  • Merci à Anne pour cette publication,
    je l’ai communiquée à ma fille angevine pour partager l’espoir avec elle, et reçois à l’instant ses remerciements.
    Notre pape François a bien du courage, nos prières l’accompagnent.

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