Sacrilège et modernité

« Dans la Presse, ces derniers-temps, on a parlé de vandalisme sacrilège dans les églises. Une fois de plus, c'est la notion de sacré qui m'interroge ». La chronique de Blandine Ayoub

Antonello da Messina - Salvator Mundi - déchiré
Dans la Presse, ces derniers-temps, on a parlé de vandalisme sacrilège dans des églises, des tabernacles ont notamment été pillés, et j’ai vu la déclaration étonnante de l’évêque de Bayonne, Mgr Aillet : il « suppliait » les voleurs de rapporter les hosties consacrées.

Certes, il est essentiel de garder du sacré dans nos vies, c’est ce qui nous distingue des animaux et fonde le sens de notre existence. Ne pas considérer ces hosties consacrées comme du pain ordinaire montre que ce qui s’est passé au cours de la célébration eucharistique était suffisamment important pour qu’on en respecte les conséquences, surtout au plus profond de chacun de nous qui avons été changés par ces paroles et ces gestes.

DSCF5670Et en même temps, ce terme de supplication m’a fait tiquer, comme si une catastrophe terrible était en cours, dont je n’arrivais pas personnellement à prendre la mesure. Car Dieu ne me semble en rien pouvoir être prisonnier de ces vandales, et encore moins d’un bout de pain : ce sont les croyants qui sont blessés dans leurs convictions, de voir que d’autres, en s’attaquant à ce qui est important pour eux, leur manquent de respect et les agressent. Or plus ils seront atterrés, plus ces provocateurs auront réussi leur coup. Un peu comme quand une femme se fait insulter par un ivrogne dont elle a ignoré les avances (expérience tellement partagée !) : même si c’est désagréable à vivre, les horreurs dont on la traite ne salissent que la bouche de celui qui les profère.

Dieu est bien au-delà de ces agressions sacrilèges, et il ne faudrait pas donner aux agresseurs un pouvoir sur nous par l’importance qu’on leur accorderait : cela me donne au moins deux bonnes raisons pour ne pas avoir envie de supplier qui que ce soit de réparer un mal qui ne me semble pas être placé tout à fait au bon endroit. Car c’est plutôt l’intolérance dont ils font preuve qui me parait ici le principal motif d’inquiétude pour la société toute entière. Je vois bien pourquoi on ne peut pas faire comme si de rien n’était pour ce qui est des hosties, – respect du geste liturgique posé -, mais je crains aussi que ce mode d’expression « suppliant » ne conforte certains chrétiens dans une forme de superstition qui enfermerait le Tout Autre dans nos petites affaires matérielles – et c’est la troisième raison qui me rend dubitative sur l’expression de l’évêque. « Demander fermement » la restitution (s’il reste quoi que ce soit) me paraitrait plus adapté.

Finalement, c’est une fois de plus la notion de sacré qui m’interroge. Je trouve Dieu tellement plus atteint et défiguré dans le spectacle de certaines personnes sans abri ayant atteint un état physique et psychique très dégradé, et nous en voyons plein nos trottoirs tous les jours. Qui supplie pour eux ? Et dans tout ce que nous ne voyons peut être pas, mais dont nous savons que cela existe tout près de nous – les enfants violés, les femmes battues, les laissés pour compte désespérés de nos sociétés par ailleurs opulentes… Et je n’ose même pas faire la liste des horreurs guerrières de la planète.

Y aurait-il des priorités à établir ? Chacun de nous n’est-il pas libre de le faire au mieux ? La modernité nous a-t-elle fait perdre le sens des symboles importants, en nous confrontant par l’information omniprésente à des situations matérielles envahissantes ? Ces hosties représentent-elles seulement (si j’ose dire) la présence réelle de Dieu transmise par le Christ aux disciples, ou aussi la liberté d’opinion et le droit à l’existence des chrétiens dans notre société complexe et diverse ?SDF

Blandine Ayoub

 

1 Commentaire

  • Quand je lis et médite l’Evangile, j’entends Jésus me dire « ce que tu fais au plus petit, c’est à moi que tu le fais »; donc , l’autre, tout autre, est une « présence réelle » du Christ !
    Je rejoins bien votre texte et je vous en remercie pour sa pertinence : ne nous bouchons pas les yeux; ouvrons notre regard et notre cœur sur les réalités de notre monde, et agissons avec les autres pour que chaque personne puisse « grandir en humanité ».

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