Saint-Merry et Le Bossu de Notre-Dame : combats et enjeux…

Le Bossu de Notre-Dame a été joué et chanté par La Compagnie. Ce spectacle était programmé dans le cadre de l'Accueil musical de Saint-Merry. Marguerite y a emmené son petit-fils de 7 ans et raconte leur plaisir devant le spectacle et le bonheur des échanges en perspective... En ce samedy 3 mars de l’an de grâce 2018, l’église était absolument comble, les gens debout, parfois assis sur les marches…

Un groupe très fourni de comédiens-chanteurs impliqués et chaleureux. Des costumes intelligents : une simple écharpe devient baudrier pour un vaillant soldat, turban de bohémien, menottes pour un prisonnier, écharpe séduisante pour une danseuse, voile pudique pour une femme en larmes venant prier à l’église. Un piano, des violons et j’en oublie sans doute, pour des solos murmurés ou des tirades véhémentes, des prières de supplication ou des choeurs épiques qui faisaient résonner les voûtes. Seuls objets de décor, une minuscule estrade et … notre église entière, exploitée à merveille, du porche au chœur en passant par la chaire, dans une ambiance nocturne qui la faisait ressembler à sa sœur aînée, la vraie Notre-Dame de Paris.

J’avais raconté la pièce à Hubert. Il l’a bien suivie et nous avons eu ensuite matière à discussions : le monde des gitans ou des bohémiens, celui des laids, des handicapés, des étrangers, des pauvres, et les préjugés dont ils sont victimes ; les conflits de loyauté que connaissent parfois les forces de l’ordre devant leur hiérarchie ; les devoirs et les droits des personnes ayant autorité ; dans le cas de Frollo, leurs dérives manipulatrices et leur moralisme castrateur parfois sadique, mais dans le cas de l’archidiacre, leur bonté et leur sérieux ; les notions de solidarité, d’honneur, de promesse, de conscience, de courage ; les aspects de l’Eglise à l’époque (bûcher pour sorcellerie ou Droit d’asile) ; l’injustice des destinées, le problème de la laideur ; le consentement amoureux ou sexuel (le chantage de Frollo) ; les citoyens qui finissent par se rebeller contre une tyrannie…

Ce récit organise des contrastes palpitants… mais il vaut aussi par autre chose.
On n’y trouve pas, certes, les facilités (séduisantes et superficielles) du monde féérique irrationnel concocté aujourd’hui dans certains studios ; ce n’est pas non plus scientifiquement et historiquement exact ; ce n’est pas non plus le texte romantique, réaliste et romanesque de Victor Hugo… Tout s’est concentré en fait dans un but soutenu par la puissance psychodramatique d’un spectacle. Dans l’église où il est enfermé par Frollo qui le fait vivre avec la peur du monde d’en bas, du monde extérieur, Quasimodo n’a de vrai dialogue qu’avec les gargouilles grotesques elles aussi, ses amies, (moments drôlatiques, éclats de rire de l’assemblée !) : on découvre ainsi la complexité de son âme et ses conflits intérieurs. Le récit s’est donc simplifié pour se focaliser sur les relations : c’est un monde profond qui s’exprime par symboles. Par exemple, le jour où Quasimodo ose se montrer, après avoir été reconnu comme l’être le plus laid de Paris, il est applaudi, conduit sur une petite estrade et couronné Roi des Fous, mais soudain, on lui lance quelque chose, pour rire, à la figure et la foule se laisse aller… On lui lie les mains dans le dos, il est couvert de haillons, à demi-étouffé sous des « caresses » violentes qui le font tournoyer comme un pantin désarticulé… Cela ne vous rappelle rien ? L’Ecce Homo… Emotion. Jusqu’à ce qu’Esméralda, qui ne le connaît pas encore, vienne le sauver de ce déchaînement soudain. Il y a ainsi des éclairages qui font ressortir des oppositions assez simples certes, mais qui éclairent sans manichéisme la réalité complexe qui se cache derrière les apparences : l’en haut des Tours et l’en bas de Paris, l’intérieur et l’extérieur, les pauvretés et les richesses, la beauté et la laideur, la pierre et la chair etc.

Cette accentuation des contrastes n’est pas non plus un trucage conduisant mécaniquement à une fin à l’eau de rose. La fin positive n’arrive que comme une victoire, après un récit de combats qui facilite des prises de conscience et qui fonctionne encore aujourd’hui et pour longtemps, ce qui n’est pas loin de répondre à la définition d’un mythe. Déjà du vivant de Victor Hugo, on vendait des poupées de chiffon représentant Quasimodo et Esmeralda : ce sont de bons exemples où se projeter.  Au début de la pièce, Frollo avait réussi à faire croire à Quasimodo que le monde extérieur était cruel à 100 % et il feignait de l’en protéger en l’obligeant à rester enfermé ; mais voici que Quasimodo ose suivre son désir de sortir et découvre la vie réelle et l’amour ; avec la douleur de l’amour non partagé, il est amené à choisir de jouer ou non un rôle crucial, et se détermine finalement à protéger celui qui aime Esméralda ; à la fin de la pièce, la foule l’acclame comme un héros ; on lui enlève alors sa bosse et il se redresse (sous les yeux ébahis d’Hubert !). On est bien ici dans l’ordre voulu de l’expression symbolique de valeurs positives : le monstrueux égoïsme de Frollo vaincu par le cœur de celui qui se croyait un déchet de l’humanité ; les barrières, les ghettos et les bûchers pour les exclus anéantis dans un grand cri de joie final et sous les applaudissements nourris des spectateurs et des acteurs… Il y a donc une happy end : ne la snobons pas avec un « mais »  méprisant devant un récit qui se terminerait trop bien, car par lui, selon un mécanisme très classique, nous pouvons nous projeter sur un progrès à construire.

Un bonus inattendu qui m’annonce d’autres riches échanges : mon petit-fils me demande d’aller visiter Notre-Dame, de monter dans les Tours pour voir le « Paris d’en bas » : nous irons dire bonjour aux gargouilles grotesques si sympathiques : peut-être nous chuchoteront-elles à nous aussi de continuer le combat !
La Compagnie : https://www.lacompagnie-paris.fr/

                                        Marguerite Champeaux-Rousselot

 

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