Paris 4 : Le centre Beaubourg "Georges Pompidou" (architectes: R.Piano, R.Rodgers et G.Franchini) / L'église Saint-Merry | 75B_194 75 Paris Région Ile-de-France Paris France

Saint-Merry et la Ville

Lorsque l’on décline l’expression « L’Évangile dans la ville » de multiples manières, il n’est pas certain que l’on perçoive pour autant la réalité de la ville autour de Saint-Merry. Or, Paris ressemble à une centrifugeuse et Saint-Merry est dans son cœur, l’hyper-centre d’une ville monde. Quelles conséquences tirer des observations urbanistiques qui suivent ? Cette interrogation rejoint la réflexion du diocèse qui s’inquiète à son échelle, la métropole, et questionne la notion même de pastorale.

Saint-Merry et la Ville se connaissent mal.

reamarquableLa ville change sous nos yeux, Saint-Merry aussi insidieusement. N’occulte-t-on pas la réalité ?

Pour y voir plus clair, il faut un long dossier accompagné de cartes(cliquer pour les agrandir). En annexe, d’autres cartes et l’étude sur la fusion des quatre arrondissements parisiens.

Des chiffres et des visions

Les églises de Paris

Pour la plupart des professionnels de l’urbanisme, Saint-Merry est un simple bâtiment patrimonial, une tache blanche sur les cartes ou dans les études. Ils ignorent la vie sociale qu’elle engendre, ou bien, comme bien d’autres, la caricaturent sans données précises. Mais en revanche les informations qu’ils affichent sur son environnement sont sans appel : le corps vivant sur place et habitant autour se vide alors que la mutation s’organisant à la grande échelle de la métropole génère des flux croissants dont le Centre pastoral ne peut pas se désintéresser.

Le 4e arrondissement

Saint-Merry a, de son, côté, une vision réduite ou déformée de la ville. Car il y a plusieurs Saint-Merry en termes de population et de fréquentation. Le petit groupe des paroissiens proprement dits, c’est-à-dire ceux qui habitent réellement le quartier, connaît un peu mieux le très proche territoire que ceux qui l’ont adopté comme paroisse d’élection ; le café le Paradis, lieu de rencontre de certains avant la messe, n’est qu’une petite fraction de la ville, comme le sont les différents restaurants du quartier, lieux de convivialité et de rencontre hebdomadaire après la messe pour ceux, souvent isolés, qui viennent de plus loin. Combien et qui sont-ils exactement ces messalisants de Saint-Merry ? Quelles visions ont-ils de son nouvel environnement qui semble si vivant ? Comment s’y intéressent-ils ?

À Saint-Merry, on ne dispose pas de données partagées sur la population saintmérienne, sur les visiteurs, sur ceux qui viennent pour les concerts, pour un événement particulier. Chacun les voit avec ses lunettes, tente des interprétations et plaide, éventuellement, pour une pastorale liée à sa sensibilité propre. Peut-on éviter l’épreuve des faits observables et de la complexité ?

Les villes multiples de Saint-Merry

Dans les faits, de nombreuses « villes » se croisent autour de Saint-Merry et y entrent par ses trois entrées symboliques des trois caractéristiques du quartier : Beaubourg et la culture, par Stravinsky ; la rue des bars, restaurants et des rencontres, par la Verrerie ; les flux touristiques et métropolitains, par Saint-Martin.

Parmi tous les niveaux qu’il faut combiner pour avoir une vision de la ville collant plus au réel et influant sur la vie de cette église très spécifique, il y en a quatre qui peuvent être utiles à la conception d’une pastorale.

  1. La paroisse, qui n’est pas une entité administrative.
  2. L’arrondissement du 4e qui a été le cadre de référence pendant plus d’un siècle. ; il se vide de ses habitants et « disparaît » au 31 décembre 2019 au profit de
  3. Paris-Centre regroupant les quatre premiers arrondissements ; sa mairie sera dans l’actuelle mairie du 3e, les trois autres devenant des équipements publics.
  4. Enfin, la Métropole du Grand Paris avec son métro dont Châtelet, si proche de Saint-Merry, va être la bouche de sortie/d’entrée d’une population croissante de visiteurs, touristes et habitants de la métropole. L’horizon est proche : les JO de 2024 vont bouleverser l’animation, la vie des territoires. Saint-Eustache devient l’église la plus centrale du Grand Paris du fait de la nouvelle offre de mobilité, de l’explosion de l’offre culturelle alentour (Pinault / Grand Louvre, extension de la Fondation Cartier) dans un contexte de commerce exacerbé. Le tout à dix minutes à pied de Saint-Merry.

 

La paroisse

Jacques Debouverie a collecté quelques données intéressantes fournies par l’INSEE sur ce territoire :

La paroisse Saint-Merry

Population 2011[1] : d’après les seuls IRIS du 4e arrondissement : 4442 habitants[2] (9500 pour Saint-Eustache):

  • 12,8 % de moins de 17 ans
  • 12,5% de 18-24 ans
  • 12,5% de plus de 65 ans
  • 33,6% de cadres ou professions intellectuelles supérieures

 En 2013 : environ 4100 logements dont :

  • 3100 résidences principales (« familles » formées de personnes seules ou à plusieurs)
  • 700 résidences secondaires (17,3% contre 7,4% à Paris),
  • 310 logements vacants (7,5% comme sur Paris ; 12% à Saint-Eustache)
  • 60% de studios ou 2 pièces (contre 54% sur Paris)
  • 67% de moins de 60 m² (contre 56% sur Paris)

 La paroisse est petite et son évolution sociodémographique ne doit pas être différente de celle du quartier ou de l’arrondissement, peut-être un peu plus jeune et avec plus de familles modestes.

Globalement, en 2011, on estimait le nombre de « messalisants[3] » à 4,5% des Français. En théorie cela correspondrait à 350 personnes pour le territoire paroissial de Saint-Merry.  Mais dans le centre de Paris, le taux est plus faible, à la différence des 7e et 16e arrondissements. Dans les faits, les assemblées du dimanche ordinaire de 10h comptent plutôt de l’ordre de 50 participants.

En outre, ces informations de 2011 et 2013 commencent à dater. La flambée immobilière et ses conséquences sociales pèsent sur l’urbanité du secteur.

L’arrondissement

Une population qui s’affaisse inéluctablement

Le 4e est petit et comptait 27 146 habitants en 2015 (dates de la plupart des données ci-dessous). Il fait partie des arrondissements qui ont le plus  décru (-3,1% entre 2010 et 2015) : c’est la marque de l’effet « centrifugeuse » métropolitain.

La croissance de population 2010-2015 : le cœur se vide alors qu’au-delà du boulevard périphérique, les territoires croissent.

Une carte[4] permet de resituer la place des catholiques pratiquants et de la relier aux autres paramètres sociaux. L’étude lancée par le diocèse devrait permettre d’affiner les informations sur ce creux territorial à Paris de la pratique religieuse, notamment dans le 4e.

Sociodémographiquement parlant[5], le 4e est devenu un territoire où le modèle dominant est la personne seule (56,4% des « familles » n’ont qu’une personne) ; une population vivant dans de petits logements ; les familles nombreuses avec enfants sont réduites (16,6%) ; tous ces paramètres diminuent. La population constituée à 50,2% de cadres et professions supérieures voit partir ses classes modestes (entre 2010 et 2015 : -27,8% de non-diplômés, – 9,1% d’ouvriers employés, – 6,5% d’immigrés), et elle vieillit (+5,3% de plus de 65 ans). Le logement social (1/10 des logements) n’est pas un moyen suffisant de régulation. Les niveaux de vie moyens par quartier sont élevés et augmentent (30 515, +1,2%), mais dissimulent des écarts de revenus très grands entre les plus riches et les plus pauvres (notamment dans l’Ile Saint-Louis). Le taux de pauvreté dans le 4e était de 11,8% en 2015 et a légèrement augmenté depuis 2010.

Aux origines des transformations urbaines actuelles

Les locations Air BnB à Paris

La cause est entendue : faiblesse de la démographie, cherté de l’immobilier (12 300 /m2 en 2015 déjà) qui oblige à partir dès que le revenu est insuffisant. Et désormais, place accrue des résidences secondaires et surtout des locations saisonnières (Air BnB) : 22, 9% des logements en 2015 en croissance de 25,8% en cinq ans

Or, un touriste Air BnB n’a pas les mêmes pratiques urbaines qu’un locataire ou un propriétaire, il est souvent étranger.

La vie de cet arrondissement est surtout liée à l’emploi, à la culture et aux divertissements, au commerce et au tourisme dans toutes ses dimensions. L’activité nocturne est intense, et les urbanistes appréhendent ce territoire dans une analyse des temps (la chronotopie). Le dimanche matin n’a rien à voir avec le jeudi 23h.

Le taux d’emploi (nombre d’emplois pour un actif résident) est considérablement élevé : 3 avec le grand pôle public des deux mairies, les établissements culturels et le commerce. Par exemple en 2014 : 15 200 personnes pour les mairies et l’Hôtel Dieu, 1700 au BHV, 1500 à Beaubourg.

Combien de salariés sont-ils intéressés par Saint-Merry, en quoi, et à quels moments ?

Paris-Centre, le nouvel arrondissement

1-2-3-4 et Saint-Merry

Au premier janvier 2020, un arrondissement unique se substituera à 1-2-3-4 dénommé « Paris-Centre ». Cette restructuration administrative était rendue nécessaire par la faiblesse des résidents, la nécessité d’avoir une meilleure coordination des politiques publiques.

Que va-t-elle changer ?

Elle apportera un autre regard sur l’hyper-centre, optimisera certaines politiques publiques[6], mais elle ne remettra pas en cause les forces et les faiblesses de chacun des quatre arrondissements. Lire étude APUR d’octobre 2018 « 1·2·3·4 Regroupement des arrondissements centraux [7]»

Paris-Centre dans la mondialisation

La vie nocturne

Paris-Centre est porteur des excès de la mondialisation (immobilier, cosmopoliitisation et mode de vie, consommation de luxe, démographie, mise en tourisme de l’espace, etc.). Il est l’essence du territoire bobo tel que l’avait théorisé le sociologue américain Florida mais est différent des 10e et 11e où se concentrent les classes créatives plus modestes. Les touristes y visitent son quartier gay en même temps que Beaubourg. La population triple voire quadruple durant la journée.

 

Les évolutions démographiques 2010-2015 des arrondissements

Démographiquement, la tendance sera la même que celle esquissée précédemment, voire accentuée. Le centre va continuer à se vider : 99 800 en 2018, 78 000 en 2050 ! Avec un vieillissement accéléré ; en majorité des ménages d’une personne (57%), 
(17% des ménages ont un enfant / 23% à Paris) ; vivant dans de petits logements, avec une population de cadres ou indépendants aux hauts revenus . Mais, au milieu se trouve une population de pauvres (8900 ménages à bas revenus), notamment entre Sentier et Arts et Métiers (rue Saint-Denis), un parc social limité, une forte disparité de revenus. Les taux d’équipement sont bons pour toutes les classes d’âge (crèche, petite 
enfance, scolaire, culture, santé, service).
Il y fait bon vivre si on en a les moyens.

Le taux particulièrement élevé de logements inoccupés (27% en 2015) traduit la montée des résidences secondaires pour des populations riches et l’investissement immobilier dans les systèmes type Air BnB. D’où la perte démographique et l’effondrement du public de certaines paroisses.

Paris et sa densité commerciale

Le changement d’échelle va surtout affecter la vision de l’économie. Le commerce, qui est une composante historique essentielle de Paris, explose : 8200 commerces et services commerciaux, 40 millions de clients par an au Forum des Halles. Paris-Centre se confirme comme la vitrine commerciale de la métropole, avec un nouveau système de transports qui va la rendre plus attractive encore. Ce territoire comprend déjà 4 des 12 Zones touristiques internationales de la ville. Cette situation aura des effets sur Saint-Merry.

Des quartiers aux logiques marquées

Le quartier central est en outre devenu un lieu de concentration de l’évènementiel, de la culture, un élément de la ville festive avec tous ses conflits d’usage. Cela s’accroîtra, notamment lors des JO.
Cet arrondissement, en s’agrandissant, va laisser apparaître ce qui existe déjà : des quartiers aux logiques marquées et aux lieux singuliers ; des espaces publics densément occupés.

Alors que des Saintmerriens vivent avec l’image du dimanche matin, vide et calme, la centralité globale d’agglomération l’emporte désormais dans les faits sur la centralité locale.

Un espace urbain et des enjeux

À cette échelle on observe mieux l’intrication spatiale des espaces touristiques, de consommation, culturels et religieux.
Ces types de flux ont un impact très fort sur la gestion de l’espace public et la gêne aux habitants[8].
L’inquiétude de la Ville et des autres services publics quant à la sur-sollicitation de l’espace public est forte.
Le quartier et les églises se vident des habitants et des messalisants réguliers, mais les espaces publics se remplissent jour et nuit.
En conséquence, les urbanistes et les élus se posent de nombreuses questions sur ce que doit être la résilience de et dans la ville face à tant de sollicitations et aux risques sociaux ou climatiques[9].

C’est à l’échelle Halles-Beaubourg que des premières réflexions pastorales liées à l’urbanisme se sont engagées autour de Saint-Eustache en 2017, en particulier sur l’extension des équipements de culture, moteurs dans l’image et l’économie du centre de Paris. Lire « Les églises du centre et le Grand Paris ». Entre le parvis de l’Hôtel de Ville, devenu lieu de culture populaire, et le futur musée Pinault (à la Bourse du commerce), sur 1200 m, on trouve aussi sur ce quasi-plateau piétonnier continu 3 églises : Saint-Merry, Saint-Gilles-Saint-Leu, Saint-Eustache.

Comment ces églises appréhendent-elles les transformations territoriales et démographiques qui auront un impact sur leurs usages ? Elles vont vivre, chacune avec leurs spécificités, les effets de deux politiques urbaines : celle de la Ville de Paris, celle de la métropole, et les décliner selon des modes de gouvernance propres.

Quels sont les traits distinguant les églises dans un tissu urbain, aujourd’hui ?

La liste est longue, mais on peut insister sur certains : bâtiments repères dans la ville ; espaces d’hospitalité bienveillante par tradition ; bâtiments de mémoire singuliers  branchés sur l’espace public parfois dans le prolongement de celui-ci (Saint-Merry rue Saint-Martin) ; ayant une densité patrimoniale reconnue et culturelle et des potentialités connues de découvertes, donc très visités, de plus en plus par des étrangers ; dotés de dispositifs d’accueil (plages horaires, formation et engagement des volontaires) très différents de l’un à l’autre ; gratuits au milieu d’un univers de consommation intense ; ouverts à tous sur de grandes plages horaires ; calmes dans un univers de bruit donc espaces de repos éphémères ; attirant le respect et aux actes d’incivilité limités ; permettant la dévotion pour les croyants et la halte sur soi à titre individuel ; offrant une possibilité de relation d’altérité ; gardant la fonction, même limitée, de ciment d’une vie sociale de quartier ; fortement résilients dans le changement climatique (fraîcheur en été notamment). Le dimanche matin, elles prennent les habits de la pratique religieuse.

Une réflexion sur des formes de coopération entre Saint-Merry et Saint-Eustache s’esquisse lentement, tout est à définir.

Décompte de la Nuit de la solidarité 2018

Un sujet est toujours présent et la soupe Saint-Eustache en témoigne : la richesse de l’arrondissement (l’ancien ou le nouveau) coexiste avec des situations de pauvreté qui, si elles sont moins fortes que dans le nord-est de Paris et sa proche périphérie (la Seine-Saint-Denis), n’en sont pas moins réelles. Le centre est un lieu ressource pour ces personnes, les SdF y ayant leurs lieux nocturnes de refuge.

Mais, l’exercice des solidarités et la prise en compte des situations de précarité à cette échelle territoriale sont abordés séparément par les institutions caritatives ou les églises et ne relèvent pas d’initiatives partagées.

Autre enjeu d’avenir, de nouveaux aménagements.

Le nouvel arrondissement a connu dans les années 2000 une transformation majeure avec le nouveau forum des Halles. Il s’apprête à en connaître une nouvelle avec la restauration de Notre-Dame, la transformation de l’Hôtel-Dieu et l’aménagement de l’Île de la Cité. Cela prendra du temps, mais les flux se sont déjà réorganisés, notamment vers les églises de proximité. Une nouvelle programmation de l’accueil de millions de visiteurs et pèlerins, un nouveau lieu culturel à finalité d’introduction religieuse se préparent pour la cathédrale, de nouvelles formes de tourisme religieux et de cadre de la dévotion populaire se cherchent. Ce projet de très grande envergure va confirmer la fonction de l’hyper-centre d’accueillir des populations du monde entier, qui à pied (interdiction progressive de la voiture) parcourront un espace entre l’île de la Cité et le Louvre, contribuant à la mutation de l’ensemble et bouleversant la vie tranquille et traditionnelle des paroisses autour de leur église.

La question de la coopération entre églises, paroisses et territoires autour de la cathédrale est à nouveau questionnée par l’évêché, mais selon une toute autre ampleur.

La métropole. Quelle inclusion pour Saint-Merry ?

Les Saintmerriens sont déjà partiellement des inclus de la métropole, car Saint-Merry est avec Saint-Eustache un prototype de la paroisse d’élection depuis longtemps. Or la métropole a fait sa mue depuis 30 ans.

À côté de la paroisse traditionnelle, l’autre groupe, qui occupe le bâtiment et assure une grande partie de son animation, les membres du Centre pastoral (CPHB), mixe les niveaux territoriaux d’appartenance et d’origine parisien et métropolitain, voire bien au-delà. Mais on ne dispose d’aucune étude sur les lieux résidentiels de ces personnes qui développent et partagent certains usages (cultuels, intellectuels, culturels) croisant ceux des visiteurs occasionnels, devenus la grande masse de ceux qui entrent dans l’église par intérêt touristique ou par hasard.

Saint-Merry : quelle aura dans la métropole ?

Comme pour la paroisse, les assemblées du dimanche 11h15 voient leurs effectifs décroître lentement (vieillissement, car peu de renouvellement s’est opéré, pénibilité de l’éloignement réel avec l’âge) : de l’ordre de 100 à 250 personnes en temps ordinaire[10].

Mais les grandes fêtes liturgiques rassemblent bien plus (de l’ordre de 600), tandis que les évènements tels la Nuit Sacrée attirent des foules (1000 à 2000), tout comme les manifestations culturelles telles la Nuit Blanche (entre 12000 et 30 000).

Cela démontre que l’aura cultuelle ou culturelle est encore toujours réelle et bien supérieure aux limites de l’arrondissement, de Paris même et de sa métropole.

Mais la précédente Équipe pastorale (formée pourtant de familiers des métropoles) a-t-elle réellement pensé la place de cette église dans le système métropolitain ? Non. Alors que les effectifs des deux groupes de Saint-Merry s’affaissent, c’est la place de la paroisse et des formes de piété qui focalise actuellement ses débats internes, dont la virulence a inquiété jusqu’à l’évêque.

Un grand absent de la réflexion dans une étude récente : la mobilité 

La métropole est un sujet suffisamment important, pour que l’évêché ait engagé, de son côté, une étude prospective sur les paroisses au travers des mouvements de population à l’échelle de la métropole, dont se dégagent les premières conclusions quant à l’évolution socio- démographique de Paris :

  • La dynamique parisienne est déconnectée du reste de la dynamique francilienne
  • La population parisienne se singularise de plus en plus
  • Une « dialyse » des populations parisiennes suit un mouvement centrifuge
  • Il se produit une segmentation des populations par zone ou arrondissement.

En analysant les grands projets publics en cours au sein de Paris et le métro du Grand Paris Express, un projet gigantesque qui va transformer toute la région dense en vingt ans, les auteurs de cette étude estiment que ces investissements publics ne changeront pas les dynamiques en cours en termes d’habitat, soumis aux effets centrifuges.

Le réseau de transports collectifs en 2030

Si l’on peut reconnaître la valeur de ces conclusions, on peut cependant s’interroger sur l’absence d’une notion fondamentale qui bouleverse les territoires, et notamment l’hyper-centre : la mobilité. Elle est à l’origine de nouveaux usages de et dans la ville qui agissent en se combinant. Ceux-ci, à leur tour, sont à l’origine des flux auxquels les églises doivent désormais faire face au risque d’en être perturbées dans leurs habitudes, mais qui, positivement, peuvent être aussi des occasions de ressources pastorales.

En effet, l’époque contemporaine se définit avant tout par la mobilité des hommes, des choses et des éléments immatériels que sont les données numériques transmises par les réseaux. La mobilité n’est plus liée à la stricte relation domicile-travail, les nouveaux moyens de déplacement et les technologies permettent de réaliser de multiples choses successivement ou simultanément ; on peut, par exemple, passer des mails de travail dans le métro en allant à un spectacle dans le centre.

S’il existe à l’échelle de la métropole des lieux de plus en plus faciles d’accès, les grandes stations du futur métro et celles existantes dans Paris, l’hyper-centre de Paris, lui, conjugue tous les avantages  qui vont en outre s’accroître avec, d’une part, le développement de toute une nouvelle économie (le Sentier fait partie de ParisCentre) et la présence d’un « chaudron culturel[11]» auquel on pourra accéder sans habiter dans Paris intra-muros.

Paris-Centre est ainsi particulièrement avantagé et peut se lire comme un agrégat de ces équipements et espaces, que les géographes désignent sous le terme d’« hyper-lieux », plus petits que les quartiers. Au milieu se trouvent quelques églises, depuis des siècles, et notamment Saint-Merry.

Qu’est-ce qui attire autant les humains dans les espaces de l’hyper-centre ?

Ils y viennent non seulement pour acquérir un objet, pour une rencontre ou une activité précise, mais du fait de sa remarquable accessibilité, ils y viennent aussi pour faire l’expérience d’une co-présence avec d’autres et bénéficier de connexions exceptionnelles numériques et sociales (cf. découvrir la mode rue des Francs-Bourgeois) avec le lointain et le proche. L’hyper-centre fonctionne un peu comme la mondialisation réelle près de chez soi, il est aussi le lieu privilégié de la sérendipité, le fait d’y trouver ce que l’on ne cherche pas, du matériel comme du spirituel.

En conséquence, on ne peut plus raisonner en termes d’offre et de demande d’équipement, comme dans la société de consommation des années 60. On parle désormais d’usage et non plus de demande connue ; la ville est devenue la ville des usages grâce à la révolution des mobilités. Vue de l’urbaniste, l’église prend les traits d’un quasi-équipement public de par ses caractéristiques d’ouverture à tous.

Imaginons trois exemples : une famille américaine pourra passer ses vacances dans un hôtel de Disneyland (moins cher), aller rapidement à Paris pour visiter la Fondation Pinault (en descendant à Châtelet) puis Notre-Dame et découvrir, sur le trajet, Saint-Merry aux grandes portes ouvertes ; un groupe de Chinois pourra bénéficier d’un tour opérateur organisant une visite gratuite de Notre-Dame avant d’assister à un concert tout aussi gratuit à Saint-Merry et de visiter le bâtiment du gothique tardif avec son guide ; un groupe de jeunes Italiens logé dans le nord de Paris pourra visiter Beaubourg puis entrer à Saint-Merry pour rencontrer la troupe de scouts, avant de se rendre ensemble sur la place de l’Hôtel de Ville voir un match sur les écrans géants.

La multiplicité simultanée ou successive des usages pour des milliers de personnes est à l’origine de flux gigantesques dont la gestion polarise l’attention de toutes les institutions : la Ville, avec l’organisation des déplacements piétonniers ou en deux roues, élabore de nouvelles conceptions de la voierie ; le BHV et les autres grandes enseignes organisent les circuits des consommateurs ; Beaubourg doit accueillir beaucoup plus de touristes culturels et se rénove complètement, etc. Et Saint-Merry ?

L’église et les usages dans le cœur de métropole

Aller dans une église est devenu parfois un usage, combiné à celui, plus fréquent, de la consommation d’un bien matériel ou culturel pour les touristes, un musée par exemple. L’homme aime la vie en métropole pour les usages positifs qu’elle autorise et dont il se satisfait même s’il doit en supporter les désagréments, les flux dans le métro par exemple.

La Ville s’est transformée dans ce nouveau contexte anthropologique. Or la spécificité de l’hyper-centre n’entre pas dans les analyses sur les liens paroisse/territoire de théologiens comme Christian Delarbre[12], Arnaud Join-Lambert[13] ou d’une sociologue comme Danièle Hervieu-Léger[14]. Leurs visions sont génériques alors qu’il faut être plus précis pour en déduire une pastorale d’accueil.

Saint-Merry qui est branché sur un axe particulièrement passant, la rue Saint-Martin, peine encore à intégrer cette donnée bien actuelle. Comment réagira ce bâtiment si les flux augmentent de 20 à 30% à l’occasion des JO ?

La localisation et son histoire n’en font pas une « paroisse normale[15].  » alors que la société environnante a profondément changé en 20 ans. Cette dernière s’est déchristianisée, elle se nourrit massivement de culture (sous de multiples formes), la foule est désormais sa signature et les membres du Centre pastoral affichent leur ouverture à la quête de chacun, si elle vient à s’exprimer. L’église est-elle perçue comme un simple équipement  dans la métropole alors qu’elle affiche un leitmotiv « L’Évangile dans la ville », parfois comme un mantra ?

Éléments pour un débat : accueillir les « plusieurs » 

L’inclusion dans la métropole fait déjà débat de fait à Saint-Merry quand est discuté l’usage par d’autres, des extérieurs ou des inclus dans cette église qui ne sont pas porteurs d’un projet strictement pastoral ou étroitement religieux (tels Les Rendez-vous Contemporains). Or le bâtiment, de par sa position urbaine, peut offrir plusieurs visages, peut vivre plusieurs temps dans une même journée et attirer des publics très différents dans un contexte largement désécularisé et déchristianisé, de la culture nocturne (alors que les messalisants dorment) au culte du dimanche ou à la messe de midi pour une dizaine de personnes. Chaque temps (horaire) attire des individus spécifiques et différents venant rechercher des choses importantes pour eux-mêmes, venant vivre une expérience dont on ignore les fondements, dont on ne sait ni d’où ils viennent, ni où ils vont ensuite. L’église Saint-Merry s’est continuellement affirmée comme signe. Comment ses membres en négocient-ils l’expression dans un arrondissement et une métropole qui se transforment à une telle allure ?

Il y a plusieurs villes qui entrent à Saint-Merry, mais il y a aussi plusieurs usages et visages du bâtiment Saint-Merry. Faut-il unifier tout cela au risque de la fermeture ? Et pour quelles raisons dans un arrondissement qui vit avant tout de la richesse de sa diversité ?

 

Michel Micheau

Professeur émérite en urbanisme

 

Dossiers compémentaires 

Cartes et graphiques Saint-Merry et la ville: un dossier complémentaire illustré

1234_regroupement_arrondissements_centraux_synthese : l’étude de l’APUR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] En utilisant les IRIS-plus petit échelon de collecte du recensement- 1302, 1303, 1304, et la moitié de l’IRIS 1202.

[2] Jacques de Bouverie pense qu’il faut estimer la population de la paroisse en 2011 à environ 5000 à 5500 habitants, car le territoire des îlots IRIS est plus petit que la paroisse définie par l’administration de l’église.

[3] Ifop (Obs 26-07-2016)

[4] Jérôme Fourquet ; « La religion dévoilée. Nouvelle géographie du catholicisme. Fondation Jean Jaurès ». 2014. Téléchargeable. https://jean-jaures.org/nos-productions/la-religion-devoilee-une-nouvelle-geographie-du-catholicisme

[5] https://www.apur.org/dataviz/portraits-metropole-grand-paris-cartes/

[6] « La Seine considérée comme un atout et un marqueur du territoire ; l’innovation ; le cœur de Paris étant un territoire historique d’expérimentation. » in Introduction à l’étude

[7] https://www.apur.org/fr/nos-travaux/1-2-3-4-regroupement-arrondissements-centraux

[8] Ainsi l’utilisation des trottinettes et la saleté sont devenues des enjeux politiques.

[9] La question de la future grande crue de la Seine est une inquiétude transversale, celle des îlots de chaleur un objet de nouvelles politiques.

[10] 202 personnes le dimanche 17 novembre 2019

[11] On assiste à une multiplication non seulement des évènements mais aussi des institutions culturelles à Paris, puisque le Louvre des Antiquaires a été repris par la Fondation Cartier qui va doubler son célèbre établissement de la Rive Gauche et être présent à côté de Pinault. Plus loin à l’ouest, Vuitton crée une nouvelle institution à côté de celle signée de Frank Gehry.

[12] Pourquoi l’Eglise dans la ville ? 2012.

[13] Évolutions et avenir des paroisses et des Églises : Aperçu de recherches et réflexions récentes , 2014.

[14] « La paroisse et le territoire », Etudes, 2019.

[15] En revanche, Saint-Paul-Saint-Louis, dans le Marais, a gardé les traits  de la paroisse typée, car les habitants, plus jeunes, ont les moyens financiers de vivre et de rester dans le quartier avec leurs enfants. Ils sont majoritairement des inclus de la mondialisation vivant sur place sur des durées plus longues. La qualité du système éducatif, des équipements publics et le niveau d’urbanité les incitent à rester. Cette paroisse fonctionne comme espace social et de spiritualité à l’image des quartiers de l’ouest de Paris.

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