Saint-Merry a sonné le tocsin

Saint-Merry a sonné le tocsin. Le 1er août dernier, à seize heures très exactement, Saint-Merry a sonné le tocsin. Mais pour annoncer quelle nouvelle mobilisation pour quelle guerre ?

Les cloches de Saint-MerrySaint-Merry a sonné le tocsin.

Le 1er août dernier, à seize heures très exactement, Saint-Merry a sonné le tocsin.

Au début de l’envolée, les deux vieilles cloches ont pensé qu’il y avait un mariage. Cependant, elles s’étonnèrent, car il est rare que l’on se marie un vendredi. Mais, puisqu’elles en avaient reçu l’ordre, elles poursuivirent leur joyeux tintamarre à l’adresse des habitants du quartier et des touristes de passage, nombreux en cette période estivale de l’année. Elles étaient heureuses, comme chaque fois qu’elles peuvent rendre service.

 

Mais, au bout des trois minutes habituelles, le signal de s’arrêter ne leur fut pas donné. Elles se regardèrent, inquiètes, et, soudain, la même idée leur traversa l’esprit : il se passait quelque chose d’anormal, quelque chose d’urgent et de grave. Ce n’était plus une envolée heureuse, mais funeste. Du haut de leur clocher, elles aperçurent d’ailleurs des passants rue Saint-Martin (l’ancienne voie romaine) qui levaient les yeux vers elles en se demandant qu’est-ce qui pouvait bien arriver de si insolite qui méritât un tel traitement. C’est alors qu’elles tendirent l’oreille et que, malgré le bruit assourdissant qu’elles émettaient, elles entendirent les autres cloches des autres églises de Paris qui, elles aussi, poursuivaient leur folle alarme, comme s’il n’y avait plus de raison de s’arrêter. Les marteaux qui continuaient de cogner sur les parois des cloches de Saint-Merry semblaient, eux, ne pas s’interroger : ils obéissaient mécaniquement, sans se poser de questions.

En mémoire du 1er août 1914.
Les deux cloches de Saint-Merry, pour ne pas rester idiotes, cherchèrent quel sens pouvait avoir cet événement si exceptionnel et si sinistre. Elles éprouvaient l’absolue nécessité de comprendre : il leur fallait donc interpréter cette interminable sonnerie qui, plus elle se prolongeait, plus elle devenait inquiétante et même angoissante. C’est alors que, grâce à leur excellente mémoire, elles se rappelèrent qu’il y a exactement un siècle, elles avaient été de la même façon surprises : le curé de l’époque, le Père Chanu, leur avait demandé d’annoncer la mobilisation générale à toute volée, sans compter les minutes. C’était la guerre ! Il y avait alors foule devant le porche de l’église. On venait de toutes les rues adjacentes pour connaître les nouvelles. Sur les visages se lisaient la peur, l’angoisse, l’effroi et l’ombre de la mort même si le gouvernement de l’époque se voulait optimiste. Des femmes levaient les bras vers le ciel, dans une terrible supplique, tandis que, de retour de la mairie, des hommes les embrassaient, peut-être pour la dernière fois, et repartaient sans se retourner. Les deux cloches de Saint-Merry se souvenaient de ce dramatique et sombre jour, comme si c’était hier. Elles avaient tout vu, tout entendu et tout compris, mais elles s’étaient senties terriblement impuissantes pour venir au secours des détresses. Aussi, en ce paisible 1er août 2014, elles ont accepté l’idée de sonner à nouveau le tocsin. Pour faire mémoire.

 

Une autre guerre ?
Mais alors que le signal de stopper la très bruyante et de plus en plus angoissante sonnerie ne venait toujours pas, les deux cloches de Saint-Merry s’interrogèrent sur les autres interprétations possibles. Faire entendre les cloches de toutes les églises de Paris pour commémorer le jour de la libération de la capitale le 25 août 1944, oui, mais pourquoi avoir eu l’idée d’en faire de même pour se souvenir de la mobilisation générale de 1914 et de l’entrée dans la Première Guerre mondiale ? Est-ce pour une simple raison de mémoire à l’occasion du centenaire ? Les cloches trouvèrent cette raison insuffisante. Comme si une autre explication se cachait derrière cette première, un autre sens plus difficile à entendre, parce que plus dérangeant, plus impliquant et plus actuel. Comme si le tocsin qui rappelait l’hier servait à ne pas l’entendre l’aujourd’hui de notre temps.

Les deux cloches de Saint-Merry, trop souvent spectatrices de l’actualité heureuse ou malheureuse des habitants du quartier, mais passionnées par l’art d’interpréter les événements (au risque d’ailleurs de se tromper et d’inventer parfois des histoires à elles), se posèrent alors la question suivante : en quoi ce rappel d’autrefois pouvait-il dire aussi quelque chose aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ? Ne serait-ce pas une sonnerie qui les renvoie à leur réel, à comprendre comme un tocsin, mais sans que le sens de ce dire soit complètement traduisible, du moins dans l’immédiat ? Une alarme qui ne peut pas être décodée faute d’une clé interprétative ? Les cloches ressentirent alors, confusément, l’existence d’un danger invisible et pourtant immédiat, sans pouvoir comprendre d’où il venait ; c’était une vague et étrange impression de menace qui ne dit pas son nom et que l’on peut facilement chasser de sa tête pour ne pas s’empêcher de vivre le présent comme si de rien n’était.

 

entendu à Saint-MerryLe posthumain.
Tout en continuant à sonner le tocsin, trouvant ainsi une façon d’accompagner leur étonnante et peut-être hasardeuse interprétation, les deux cloches poursuivirent leur réflexion et se rappelèrent des paroles inquiétantes, prononcées fréquemment depuis déjà plusieurs années dans l’église le dimanche lors de la messe, qui leur parvenaient à peine déformées. À l’écoute de ces interpellations alarmistes, les deux cloches de Saint-Merry avaient pris l’habitude de hausser les épaules, pensant que ces hommes et ses femmes de foi se plaisaient, paradoxalement, à se faire peur. Mais, ce jour-là, elles se demandèrent : « Et s’ils avaient raison ? » Surtout, sur ce fameux « carré » situé presque au centre de la nef, les intervenants, prêtres ou laïcs, sonnaient déjà, mais à leur façon et avec leurs mots à eux, le tocsin. Ils affirment que l’homme est menacé parce que l’humain va disparaître. Ces hommes et ces femmes venant d’un peu partout de Paris et de sa banlieue, en majorité des intellectuels, mais pas seulement, souvent engagés dans des partis politiques ou des associations, épris de liberté et mettant comme priorité la nécessité de comprendre le monde et de donner du sens à l’existence, expliquent que les repères ne sont plus aptes à analyser les évolutions de la société et à aider à la prise de décisions dans les choix de vie. Que ce manque de balises génère une violence inouïe dans la société, aussi bien à l’école que dans la rue, dans les stades ou les hôpitaux. Que de nouveaux diktats, attitudes ou pratiques apparaissent dans presque tous les domaines de la vie comme la médecine (tant au niveau de la naissance – l’eugénisme – que celui de la mort – l’affaiblissement des rites, la multiplication des actes d’euthanasie…), l’économie (la dictature de la rentabilité et l’impératif de la maximalisation des profits), le psychologique (la négation de la différence, l’apparition de nouveaux symptômes comme l’anorexie chez les hommes, la multiplication des enfants hyperactifs, les addictions de tout genre…), la politique (la faillite des responsables et la perte de confiance en eux, la dictature du consensus et des sondages) et, enfin, autres domaines concernés, le sociale et le culturel (la transparence à tout prix, la priorité au sécuritaire, la disparition de l’espace intime et du secret, le risque zéro, le poids du médiatique et le règne de l’image, l’aliénation dans le virtuel que sont les jeux vidéo et Internet). Les deux cloches de Saint-Merry comprirent que, dans ces domaines, l’espèce humaine était effectivement en train de disparaître doucement, sans que l’événement soit pensé et reconnu comme tel.

 

écoute sur le carré copieLes nouveaux prophètes.
Il y a bien ces nouveaux prophètes –(des anthropologues, des juristes, des sociologues, des philosophes et des psychanalystes) qui prennent la parole pour alerter le monde, mais le bruit de la rue couvre leurs cris.
La foule s’est libérée d’un Dieu qui invitait à penser et elle n’a plus de raison d’espérer en un Christ qui ouvrait le champ du possible face à la finitude : elle s’est mise à croire en une science qui prépare un être sans limites.
La jouissance l’emporte alors sur le désir. Le « tout, tout de suite » devient la règle. Et le « sujet », celui qui prend en compte le manque, l’incertitude et le doute, la fragilité, le pardon et l’espérance, n’a plus de lieux où « être », où « penser » et où se risquer à vivre avec l’autre, cet étranger qui n’est pas son clone, mais celui qui le fait advenir dans l’imprévu de l’histoire. Autrement dit, le « je » n’a plus de lieux où désirer et aimer en vérité. Mais existe-t-il encore ?

regardez copieL’indifférence ?
C’est au moment où les deux cloches de Saint-Merry prirent conscience de l’ampleur de la tragédie qui se joue aujourd’hui dans l’illusion d’une science toute puissante et dans le silence presque complice des médias, qu’elles reçurent l’ordre de s’arrêter de sonner le tocsin. Les marteaux ralentirent la cadence ; ils allaient bientôt frapper les trois derniers coups. Et le bruit de la rue s’imposerait, comme si rien ne s’était produit d’inhabituel et de grave ce jour-là. Avant que sa voix ne se taise, du moins pour cette fois-ci, la cloche la plus ancienne et la plus impressionnante par sa taille se pencha vers sa mince et frêle cadette et lui rappela la célèbre formule d’Hölderlin : « Mais où croît le danger, là croît aussi ce qui sauve. »

Daniel Duigou

3 Commentaires

  • J’ai lu avec intérêt – et grand plaisir – le tocsin de Saint-Merry par Daniel Digou et les réflexions de Jacques Mérienne sur la Nuit blanche 2014. Ça change de la présentation maladroite et très médiatico-récupératrice qui avait été faite naguère de l’un et l’autre à propos de l’émission de France Culture.
    Je caricature à peine et à plaisir :  » Ces deux prêtres sont des curés formidables et dans le coup, forcément dans le coup. La preuve ? L’un a fait de la mise en scène et l’autre fut journaliste.  »
    Autrefois on aurait dit : « Ce jeune vicaire est bien dynamique, il fait du foot en soutane avec les gosses du patro. » Ou plus tard : « Il est cool l’abbé et plait bien à nos jeunes avec son blouson et sa grosse moto. »
    En foi de quoi vous comprendrez que, même de loin et bien que mécréant devenu, je me considère un peu de Saint-Merry et lis soigneusement tout ce qui m’est envoyé.
    Bien amicalement et merci. H M

  • Texte magnifique dans le style et la réflexion ! En le lisant, je me dis « tout n’est pas perdu » puisqu’il y a toujours des gens, des « veilleurs » qui alertent sur les dangers, mais annoncent aussi une aurore qui commence à poindre à l’horizon. L’équipe pastorale et les personnes fréquentant Saint-Merry sont des prophètes d’aujourd’hui. Débouchons nos oreilles, ouvrons nos yeux, éclaircissons nos voix pour continuer à révéler le message de l’Evangile …

  • Merci à Daniel pour ce rapprochement fait entre le tocsin d’aout 14 et le tocsin imaginé mais bien réel que nous devons sonner et entendre dans ces temps de fabrication d’une post-humanité.
    Je vois en sous-sol une perte de la foi première en l’homme, foi ébranlée, voire détruite tout au long du 20ème siècle.
    Dès le début de ce siècle beaucoup d’oeuvres d’art manifestent non seulement la violence mais aussi l’élan pour produire une suréalité. La figure de l’homme s’efface, est défigurée, torturée.

    Crhistophe Théobald écrit ceci : « La foi élémentaire (en l’homme) se présente tout simplement
    comme une manièred’affronter ce qui, dans l’existence humaine, ne va pas de soi ».

    Croire en l’homme, cela va-t-il de soi pour beaucoup de contemporains?

    Réalité à fuir sur laquelle peuvent se greffer et se greffent les délires de production de types d’individus cybernétisés, nanotechnicisés, augmentés, formatés.

    « Veilleurs » écrit M.M Davy, oui,  » lanceurs d’alerte » dit-on aussi actuellement.

    Des hommes et femmes « capables » de croire en la vie, nous voulons en être.

    Tant qu’il y aura le cri de Job s’adressant à Dieu, l’humanité aura un futur.

    Marie-Thérèse Joudiou

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *