Sanne De Wolf. Liberté, Rivalité, Altérité

Nouvelle exposition dans la crypte de Saint-Merry : trois œuvres poétiques, subtiles, radicales, issues de performances qui sont autant de chambres d’écho des tensions du monde. (24 mai - 24juin 2019)

Il peut sembler insolite d’exposer un tel ensemble dans une église. Et pourtant…

Au moment des élections européennes, un tel titre questionne dans sa forme les fondements de la devise française et interpelle le visiteur. Exposer des miches de pain doré n’est pas politique. Et pourtant…

Sanne De Wolfe vit et travaille à Anvers ; mais elle déploie son art là où s’expriment les grandes questions de société : les migrations, le féminisme, la religion, le vivre-ensemble. Elle est au cœur du politique sans déclaration ostentatoire. Son approche conceptuelle consiste à mettre en relation des individus par l’art sous forme de performances. Ensuite, elle bascule de ces performances à la production d’objets, qui n’en sont pas seulement des traces, des souvenirs, mais prennent leur autonomie.

Trois mots, trois œuvres fondamentalement différentes, trois productions matérielles issues de performances de l’artiste au Moyen-Orient.

LEF : Liberté, Égalité, Fraternité.

Apparemment il n’y a rien sous la protection en plexiglas. En s’approchant de près, apparaissent trois simples cheveux : en fait une œuvre bien réelle quoiqu’échappant à la vue ordinaire.

Si certaines et certains se font tatouer des mots importants dans leur vie, des dessins qui deviennent parure et contribuent à leur identité par exhibition, Sanne De Wolf a fait graver au microscope sur trois de ses propres cheveux la devise française.

Cette installation porte une double signification : sa chevelure, sa parure deviennent une œuvre subtile et peuvent être l’objet d’un échange avec un collectionneur sans que cela nuise à l’identité de l’artiste ou à son corps ; elle est aussi l’affirmation de valeurs fondamentales jusque dans son corps, mais sans étalage.

Des photos au microscope d’une grande beauté témoignent de la performance d’une technicité fascinante. Sanne De Wolf inscrit son art partout jusque dans l’infiniment petit, alors que d’autres préfèrent les immenses paysages (Land art) ou même le ciel . <doc5583|center>

Morning Call, Appel du matin

Dans l’enregistrement vidéo d’une performance réalisée pour la première fois en Iran, deux mains copient des textes : la main droite est celle de Sanne De Wolf , la main gauche celle d’un Iranien. Chacune écrit un texte religieux ou spirituel de son choix, les premiers versets de la Genèse pour Sanne, mais dans le langage de sa propre culture : Sanne en anglais et l’autre en farsi. En raison des sens différents d’écriture, les mains se heurtent, apparaissent comme rivales dans l’occupation de l’espace. Mais ces mains et leur propriétaire négocient la trajectoire afin de rester sur la feuille et de poursuivre l’écriture.

Derrière le « conflit » des mains se joue la question des rapports Femme/Homme redoublée par la domination liée au culturel et au religieux. Mais la conciliation apparaît in fine.

Cette performance, reconduite dans d’autres pays du Proche-Orient, mais avec d’autres textes choisis par l’artiste et ses interlocuteurs, génère des dessins, autant de traces offertes à nos regards.

Let’s make more poems, (less) politics

Laissez-nous faire plus de poésie, (moins) de politique

Give us more light please

Donnez-nous plus de lumière svp

Cette œuvre est faite de pains cuits chez le boulanger voisin de Saint-Merry dans des moules que l’artiste a fait fabriquer par des artisans de Téhéran et de Beyrouth. Il en résulte de splendides miches dorées sur lesquelles sont inscrites des phrases. Initialement il s’agissait d’une performance réalisée dans des boulangeries de ces deux villes, les habitants achetant du pain et consommant aussi des phrases.

Dans le cas de Téhéran, où le pouvoir religieux est politique et très prégnant : « Laissez nous faire plus de poésie, (moins) de politique » était un propos subversif, mais recevable dans un pays connu pour sa poésie.

Dans le cas de Beyrouth soumis à une grave crise économique et à des impasses politiques, les coupures d’électricité pèsent beaucoup dans le quotidien. « Donnez-nous plus de lumière SVP» jouait sur les deux registres : la lumière et l’espérance.

Dans l’exposition de Saint-Merry, le radicalisme de Sanne De Wolf s’exprime dans sa mise en scène : les sept splendides pains ne sont pas sur une table comme on aurait pu s’y attendre, mais à terre, comme des grosses pierres entre lesquelles le visiteur circule. L’artiste semble avoir refusé l’illustration de la dernière Cène avec des pains et préféré attirer l’attention sur la mémoire des lieux : la mosaïque de la plus vieille partie de l’église. Elle use des symboles comme elle l’entend : liberté de l’artiste et déstabilisation du visiteur. C’est aussi cela la performance !

 

Sur le site de Voir et Dire, visionnez des extraits de la vidéo Morning Call, Appel du matin et poursuivez la découverte de la performance chez Sanne De Wolf. Lire 

{{Jean Deuzèmes}}

 

Site de l’artiste : https://www.sannedewolf.com/

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