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SE RASSEMBLER A NOUVEAU

Les tergiversations sur les modalités de rassemblement après le déconfinement vont bon train. Le débat ne se situe pas seulement entre les « girondins », favorables à plus d’autonomie régionale et les « jacobins », attachés au respect de l’État central. Il concerne aussi les Églises et le respect de la liberté de culte.

Les croyants seraient-ils moins disciplinés que les clients de Mac Do ? Les Eglises ne sont-elles pas « expertes en rassemblement » depuis toujours ? Le temps du confinement a inauguré de nouvelles formes de socialité. Celui du déconfinement sera dans son sillage. Pourquoi et comment réunir des personnes dans un même lieu, alors que les dernières semaines ont vu la floraison de rencontres digitales à distance ? Etymologiquement, rassembler garde le sens privilégié de mettre ensemble des membres d’une même communauté. Après le coronavirus, des questions essentielles méritent d’être posées : qu’est-ce qui fait que des personnes dans nos sociétés modernes se rassemblent ? Sous quelles formes ? Quels sont les dynamiques à l’œuvre dans les rassemblements ?

 A première vue, on peut donner des réponses classiques : l’habitude, le plaisir ou l’entretien d’une mémoire. Les relations sociales fondées sur la proximité affective, spatiale et sociale donnent lieu à différents types de liens : de voisinage, de famille, de pratique culturelle ou religieuse. 

A ces piliers traditionnels, on peut ajouter des liens fondés sur l’utilité, le projet, les intérêts, les calculs partagés. Dans ce cas, le sentiment subjectif d’appartenir à une communauté ne se tisse souvent que progressivement. Le partage de valeurs en est alors l’indice. Dans bien des cas, ce partage fait encore bon ménage avec un compromis lié à des intérêts motivés. Les grandes logiques socio-juridiques modernes en découlent. Elles sont d’ordre contractuel. Elles mettent en œuvre des dispositifs de coopération et de solidarité. Mais elles ne sont pas exemptes, comme dans les rassemblements traditionnels, de formes de ritualisme et de fidéisme dans des adhésions plus confiantes.

Au regard du contexte actuel, comment ne pas penser que le rapport aux autres – fait de distanciations et de proximités – sera altéré, autant que le rapport aux choses : fréquenterons-nous toutes les sortes de lieux publics avec la même appréhension, de l’église à l’hôpital en passant par la mosquée ou le temple ? Car depuis le début de l’épidémie, le rapport à soi a changé : certains ont réfléchi, mûri dans l’épidémie. D’autres se sont effondrés. Des comportements plus authentiques peuvent être attendus. Notamment parce que la crise aura mis à l’épreuve le rapport aux croyances et aux valeurs de chacun. 

            Pour ce qui concerne l’Eglise catholique, comment ne pourrait-elle pas tenir compte de ce repli contraint pendant des semaines pour penser ses rassemblements nouveaux ? Après les grandes embrassades et les retrouvailles appuyées – que les hygiénistes craignent comme la peste – de nouvelles modalités de rassemblement seront immanquablement à prévoir. Ne serait-ce que par respect de ceux que l’on ne retrouve pas. Il sera difficile de faire « comme si ».

            Première direction de recherche : les symboles. Les gens auront besoin de se dire. Mais aussi de se re-co-naitre, pour paraphraser Claudel. Quels sont les images, les objets et les événements qui pourront symboliser au nom de quoi les personnes se rassemblent ? N’y aura-t-il pas lieu d’en inventer de nouveaux ? Pendant l’épidémie, des personnes, hommes et femmes, auront su merveilleusement rassembler, fédérer, rendre le service, y compris dans les cas de deuils les plus tragiques. Seront-elles appelées à des fonctions durables au sein des communautés ?

            Deuxième direction possible : les structures. Les organisations matérielles ont profondément bougé pendant l’épidémie. La cellule familiale, les communautés de base, les solidarités digitales ont été sollicitées comme jamais. Certaines institutions ecclésiales se trouvent désormais gravement privées de ressources. Sera-t-on capable de mettre en place des structures plus souples, des cadres moins officiels, des moyens de subsistance moins aléatoires que des dons et legs, des réunions efficaces, des rassemblements plus festifs ?

            Enfin, il y aura lieu de tenir compte des sensibilités : les gens se rassembleront aussi sur la base d’envies, de façons de faire et de vivre qui auront été bouleversées. Elles ont déjà donné naissance à des affinités nouvelles et à la création de formes inédites d’associations, au sens large du terme, sur une plus égalitaire. Vont-elles se pérenniser ?

            Disons-le encore une fois : des habitudes nouvelles se sont prises. Des transformations paraissent irréversibles. Si l’Eglise veut rejoindre d’autres personnes, elle ne pourra guère faire l’économie de ces expériences de vie fortes et suggestives. Il faudra les reprendre, dans des modalités d’expression, de célébration et de service à aménager. Il y aura besoin de se dire, de faire la fête, mais aussi d’assouvir le désir commun de vivre ensemble au nom de la foi. Les structures ecclésiales sauront-elles accueillir cet inattendu au cœur de nos familles, de nos villages et nos cités, de nos communautés, de nos générations, vers cette « Jérusalem, où tout se tient ensemble » (ps 122) ?

                                                    Jean-François Petit

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