Un secret dévoilé

« Un soir, un homme frappe à la porte avec vigueur, un appel au secours. Avant même que le loquet ait été ouvert, il crie : “Venez vite, mon voisin a été poignardé ! Il va mourir !” » Un récit de Jacqueline Casaubon
Jacqueline Casaubon, La visite (huile), 2009
Jacqueline Casaubon, La visite (huile), 2009

Un soir, un homme frappe à la porte avec vigueur, un appel au secours.

Avant même que le loquet ait été ouvert, il crie :
« Venez vite, mon voisin a été poignardé !   Il va mourir ! »

Je vais au dispensaire, j’attrape ma trousse médicale, et rapidement nous suivons cet homme. Pour nous encourager à aller encore plus vite, il scande la marche par des : « yallah, yallah, aouam, aouam », « allez, allez, vite, vite ». Mais c’est difficile, on voit à peine devant soi, la lune n’est pas au rendez-vous et la lampe tempête est vacillante.
À l’autre bout du village, en contre-bas, devant la porte d’une maison, des hommes vont et viennent, ils parlent fort.
Je me fraie un passage non sans peine car il y a du monde.
Tout est sombre sauf au fond de la salle vers laquelle je me dirige sans hésitation.
Là, sept femmes en noir, une lampe à pétrole à la main, sont accroupies, elles éclairent et entourent un homme jeune et grand, étendu par terre sur un matelas.
Il porte une longue tunique blanche. Sa tête, recouverte « du mendil », foulard rouge et blanc, repose dans les bras de la femme la plus âgée, sa mère, sans doute.
Rembrandt aurait pu peindre ce tableau, c’était une scène tout à fait pour lui.

Je me penche vers le blessé, je m’assieds à côté de lui. Son bras gauche est ensanglanté. Des morceaux de tissus font office de garrot, je les enlève et là, je découvre une artère tranchée.

La seule solution est d’aller à l’hôpital de la région pour se faire recoudre.
Mais le temps de la décision a été très long. Pendant que je pose mes doigts à différents endroits de la plaie pour éviter la gangrène, je dis sur tous les tons : « Il faut qu’il parte à l’hôpital, sinon il va mourir, je ne peux rien faire pour lui, il va mourir ! »

Une éternité, j’ai supplié jusqu’au moment où la mère s’est penchée vers moi et m’a chuchoté : « C’est impossible, il ne faut pas que cela se sache, il a été poignardé pour cause d’adultère… L’hôpital est loin, il faut une voiture ! »

C’était évidemment gênant d’ébruiter l’affaire auprès des gendarmes qui avaient un véhicule. Le temps passe encore, je continue d’utiliser ma main comme garrot, mais pour combien de temps encore ?

Les hommes vont et viennent, sortent, entrent et discutent.
Et voilà que soudain la situation se dénoue, comme souvent, au moment où l’on s’y attend le moins.

Un bruit de moteur de voiture, la porte s’ouvre, j’ai à peine le temps de faire un garrot et voilà notre homme soulevé et transporté dans une jeep qui l’attend dehors.

La maison s’est vidée en quelques secondes.
Une grappe humaine s’accroche au véhicule. Seuls sa mère et ses frères feront le voyage jusqu’à l’hôpital, à une centaine de kilomètres.

Tout le monde est sorti de la maison pour assister au départ. Brandissant leurs lampes qu’elles balancent pour accompagner leurs souhaits, les femmes éclairent la scène : « Incha Allah, bechiffa, ya akhi ». « Que Dieu te redonne la santé, mon frère »

Elles crient de plus en plus fort jusqu’à ce que disparaissent, très loin dans la nuit, les phares de la jeep. Les voix bienfaisantes résonnent encore longtemps, puis s’adoucissent au contact du désert, comme une litanie sans fin.

Le village s’est replongé dans l’obscurité ; ceux qui sont restés, retournent dans leur maison, silencieux.
Et le temps a passé.

Un matin, dans une ruelle, un homme me barre la route avec ses deux grands bras.
« Vous me reconnaissez ? »
J’hésite ; alors il poursuit : « C’est moi, le blessé que vous avez envoyé une nuit à l’hôpital. Quand j’ai raconté mon histoire aux Sœurs elles m’ont dit que si vous n’aviez pas été là pour me secourir, je serais mort ! »

« Bien sûr, j’ai remercié Dieu, mais vous aussi maintenant. Je vous invite demain à la maison pour un repas ».

Le lendemain, nous nous rendons à ce rendez-vous. La mère, les frères et les sœurs sont là, ils nous accueillent chaleureusement.
Le déjeuner est long, très long à préparer, soudain nous en comprenons la raison : les poulets prévus au menu courent encore dans la cour ! Ce fut un repas savoureux, délicieux et joyeux accompagné bien entendu de remerciements.

Les jours suivants le nombre des malades au dispensaire avait doublé, la bonne réputation était faite !

J’avais l’habitude d’écrire régulièrement à ma famille, et cet épisode avait fourni amplement un sujet de nouvelles. Je m’étais étendue sur la bonne chère des volailles.
Il paraît qu’à la fin de la lecture on avait dit : « Pour que Jacqueline écrive deux pages sur des poulets, c’est qu’elle ne doit pas toujours manger à sa faim !!! »

 

                                                                                      Jacqueline Casaubon

 

 

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