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SÉPARÉS, MAIS SOLIDAIRES

Cette Semaine Sainte marquera sans doute pour longtemps les esprits. Toutes les grandes religions s’apprêtent à célébrer leurs fêtes dans un strict confinement. Image stupéfiante du pape François seul pour les Rameaux, qui le sera aussi pour Pâques ! Que reste-t-il alors de public, sinon des gestes d’entraide ?

Pour les philosophes, cette situation n’est pas sans faire penser à la pensée du « christianisme faible » de Gianni Vattimo. Il s’était fait connaitre par ses analyses sur la postmodernité. Selon lui, elle barrerait la route à tout « retour du religieux ». Une discontinuité fondamentale se serait introduite dans les temps contemporains. Même la reviviscence religieuse constatée après les attentats du 11 septembre 2001 n’aurait pas été autre chose qu’un besoin de protection.

Privées de leurs institutions, concurrencées par les grands systèmes scientifiques et techniques, les religions ne réapparaissent que dans une expérience originaire : celle de la prière, du pardon et surtout de la charité. Vidée de ses justifications théologiques, de ses appareils ecclésiastiques, cette solidarité ainsi épurée – qu’on l’appelle aumône, don, charité, entraide de proximité – rencontre un horizon d’attente diffus et, malheureusement aussi, beaucoup de besoins à satisfaire. On pourrait ajouter que la crise actuelle renforce une interrogation sur le rôle effectif de cette solidarité dans la recherche d’un salut.

 De fait, l’expérience du coronavirus a fait resurgir la question du mal et le sentiment de la faute. La crise montre aussi les limites d’une vision hypertrophiée de la liberté et d’une exaltation sans bornes de la subjectivité.  La promesse d’une « rédemption », au moment même où l’on touche le fond, n’est pas totalement inaudible. Beaucoup se disent que la pure acceptation de l’existant, le relativisme historique et culturel ne peut pas être la seule perspective de ce monde. 

Pour ce qui le concerne, un christianisme devenu un simple ethos démocratique est évidemment insuffisant. En même temps, les questions sur la nature de Dieu, ses attributs n’ont vraiment pas d’intérêt vis-à-vis des urgences du moment. Une conception de la toute-puissance de Dieu est définitivement morte.

Cette kénose a été accentuée par l’épidémie. Elle invite à ne plus penser Dieu comme le Maitre et Seigneur de l’histoire. Les croyants doivent montrer concrètement comment leur conception de la charité peut être incarnée. Ce chemin de salut passe moins par un savoir ou un culte que dans l’effectivité d’une pratique caritative. 

Pour Gianni Vattimo, le futur du christianisme ne dépendra pas des autorités ecclésiales et des dogmes que du fait d’assumer cette « sécularisation » d’une conception de Dieu. Celle-ci, en nous prévenant de la manipulation et de la peur, nous rendrait responsables les uns devant les autres. Ainsi Dieu ne nous regarderait plus comme des instruments mais comme des amis, capables d’agir en son nom. Le philosophe insistait : nous devons d’abord interpréter le temps présent, en ne nous laissant pas mystifier par la recherche effrénée d’une vérité absolue. Des communautés en diasporas se doivent de se réorganiser en ce sens.

Vattimo concluait que notre seule chance de survie tiendrait dans ce commandement de la charité. Cette perspective paraitra à certains plus proche d’un gnosticisme vaguement d’inspiration gnostique que d’un christianisme authentique. 

Mais cette proposition résonne étrangement, alors que nous sommes dépouillés de tout, qu’il faut souvent agir « à main nue ». Chacun est désormais appelé à jouer son rôle de croyant sans réserves et sans ambiguïtés. De son côté, Agamben, dont il a aussi été question dans ces chroniques, disait que la crise est si grave et si profonde qu’elle ne remet pas seulement en question la légalité des institutions mais aussi leur légitimité, à savoir les principes même qui les fondent. Pour l’heure, il s’agit d’abord d’éviter un rebond de l’épidémie par lassitude, par irresponsabilité ou par négligence. 

 N’est-ce pas dans la fragilité que nous sommes appelés à reconsidérer toute chose ?

                                                                                   Jean-François Petit

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