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Sg. 6 : Mais où est passée la sagesse dans l’art ?

Au RE-confinement correspond une Re-lecture d’œuvres connues, parfois oubliées, d’évènements qui ont marqué Saint-Merry. 

Dimanche 8 novembre 2020, le mot du jour : Sagesse

Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas :
il la trouvera assise à sa porte
Penser à elle est la perfection du discernement,
et celui qui veille à cause d’elle
sera bientôt délivré du souci. Sg.6-14

À ce premier texte extrait de la Sagesse est associée la parabole des jeunes filles sages et des jeunes filles folles (Mt 25, 1-13) dont on connaît des représentations comme les très belles sculptures sur les cathédrales d’Amiens, d’Erfurt et de Strasbourg. Lire l’analyse de Pierre Sesmat.

Mais, du terme sagesse, très fréquemment utilisé dans la Bible et la littérature sapientielle, la traduction artistique est peu fréquente. Près de Saint-Merry, dans l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, on peut cependant admirer le vitrail de la Sagesse de Salomon de Jean Chastelain (1531). On trouve aussi quelques rares enluminures de grands textes mystiques, comme le Livre des Œuvres divines d’Hildegard von Bingen ou l’Horlogium sapientiae du dominicain Henri Suso

Henri Suso, Horloge de Sapience. La Sagesse montre l’écriture et le mécanisme de l’horloge à Suso

Ce décalage entre l’importance en littérature et en philosophie (étymologiquement amour de la sagesse) et sa faible place dans l’art se retrouve dans le très petit nombre de mentions dans saintmerry.org (textes et commentaires) et voir-et-dire.net (œuvres ou expositions commentées).

La sagesse ne serait-elle plus un sujet pour les artistes, notamment pour les artistes contemporains ? Un symbolisme adapté leur ferait-il défaut ?

En revanche, la folie ou le fou sont des sujets permanents dans l’art, et constituent même des catégories, comme l’art des fous qui est une mauvaise désignation de ce qui a été appelé l’art brut par Jean Dubuffet. Sur ce thème, les expositions se multiplient, les livres aussi. cf La folie de l’artiste : créer au bord de l’abîme de Thierry Delcourt 2018 —sur Dali, Artaud, Van Gogh, Niki de Saint-Phalle— (écouter 6’ de voix truculentes ).

Jérôme Bosch. La Nef des fous, 1500 & Georgine Hu, Une mare avec des tétards, 1974
Jérôme Bosch. La Nef des fous, 1500 & Georgine Hu, Une mare avec des têtards, 1974

Mais les expositions sur la sagesse n’existent pas.

Cette absence est sans doute une caractéristique occidentale et peut être liée à la position de l’artiste aujourd’hui.

La sagesse et ses intermédiaires

En une trentaine d’années, « la scène contemporaine a évolué d’une suprématie de la démarche conceptuelle, recouvrant toutes les pratiques […] vers une contamination de l’œuvre par les données sensibles et l’apparition d’une dimension psychologique et affective autrefois déniée » écrit Catherine Grenier dans La revanche des émotions.  
L’artiste est désormais un homme seul, sans modèle, sans lien, qui ne veut pas échapper aux réalités d’aujourd’hui, mais les éprouver. Il ne fait plus de grandes œuvres morales, il n’illustre pas des histoires saintes ou religieuses. Bien que pour parler de l’homme, du monde et du devenir,  il ait besoin de convoquer des réalités spirituelles ou morales par des intermédiaires, des figures, des mythes qu’il crée, la sagesse ne fait généralement pas partie de son répertoire ou demeure confidentielle.

Sophia dans ces deux acceptions, humaine  ou appartenant à Dieu, apparaît aujourd’hui comme une notion ténue en art, mais elle court à la marge dans bien des œuvres. C’est ainsi que l’artiste confère les attributs du sage à des animaux ou à des personnes, ou encore personnifie cette sagesse, sans passer par les grands référents de la peinture classique : Salomon et surtout Suzanne épisode biblique qui est à l’origine de multiples œuvres sur la protection des justes par Dieu comme l’a montré Jesus Asurmendi dans « Suzanne : la femme comme modèle d’intégrité morale » sur ce site.

Pourtant, Voir et Dire a repéré quelques œuvres et expositions contemporaines où la sagesse était mentionnée formellement grâce à des animaux.

«Les Aveugles» de Bruno Perramant (2013) aux Bernardins (Lire Voir et Dire), présentait un mur  de petits tableaux revisitant les Vanités du XVIIe avec, au sommet, une chouette exprimant le savoir et la sagesse, une porte et un oiseau en forme de poignée, le chardonneret, figure symbolique ancienne annonciatrice de la mort du Christ.

Bruno Perramant. Les Aveugles (2013)

« Zeugma » de Gérard Garouste. (2018) dans la galerie Templon (Lire Voir et Dire), montrait un autre animal symbole de la sagesse, l’âne dans « Le sous main et l’âne » : L’artiste charge un homme du poids de la culpabilité devant un âne dont les attributs bibliques sont ceux de la bienveillance et de la sagesse. L’homme, une personnalisation de son père, a un aspect démoniaque et lubrique. La scène a lieu dans une forêt qui est une image de l’inconscient, l’ensemble s’ouvrant sur une réflexion introspective sur la fêlure fondamentale dans l’histoire familiale de l’artiste.

Gérard Garouste. Le sous main et l’âne

La baleine chez Boltanski. En 2019, dans l’exposition « Faire son temps » au Centre Georges Pompidou, (Lire Voir et Dire), Christian Boltanski projeta une de ses dernières vidéos « Misterios » 2017, montrant l’ installation qu’il avait fait construire au nord de la Patagonie au bord de la mer. Ayant appris des Amérindiens que, selon leur mythe, la baleine (en grand nombre sur leurs côtes) connaît le début de l’Histoire et la vérité sur nous-mêmes, donc personnifie la sagesse, il a fait construire avec l’aide d’acousticiens des trompes qui sonnent au vent, dans des chants très proches de celui du mammifère. Il attendait que les animaux lui répondent et délivrent des paroles de sagesse.

Christian Boltanski. Misterios 2017

L’intérêt croissant de l’artiste pour les mythes et leur fonction est lié à la question plus générale de la transmission du souvenir, de l’histoire qu’on ne cesse de se raconter. En cela, Christian Boltanski est proche, sans le dire, de la tradition juive du hassidisme, et il espérait que cette exposition accéderait au statut de mythe parce qu’on la raconterait ultérieurement.

Les animaux  ne sont pas les seuls messagers de la sagesse, quelques artistes en parlent au travers de figures humaines.

« Alefbet »  de Grisha Bruskin (2010) au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Lire Voir et Dire) : une immense tapisserie contemporaine avec un texte en toile de fond tiré du Tanya, livre fondateur du hassidisme de Loubavitch où se trouvait un homme rouge avec des yeux flottant autour. L’acquisition de la vision était la manifestation de la sagesse dans la lecture de la Torah. Dans ce cas, le rouge signifie la dévotion à Dieu, au Dieu d’amour et de sagesse.

Grisha Bruskin. Alefbet

« Face-à-face » de Zhong Weixing (2018) à la MEP (Lire Voir et Dire) se présentait comme un panthéon de la photographie contemporaine où l’un des maîtres chinois du portrait revisitait le rapport entre l’artiste et son modèle, lui-même artiste.
« La photographie a donné naissance à des œuvres magnifiques qui ont parfois contribué à changer le monde. Ce sont de grands photographes qui sont à l’origine de ces images. [Cette exposition est donc] un panthéon, en quelque sorte, en forme d’hommage dédié à leur talent et à leur engagement dans cet art incomparable qu’est la photographie » affirmait Zhong Weixing en guise d’introduction.
Et c’est à Sabine Weiss qu’il a associé deux valeurs : la dignité et la sagesse. Cette artiste (née en 1924) demeure l’une des grandes représentantes de la photo humaniste française aux côtés de Doisneau ; elle a toujours témoigné des conditions de vie, dans des contextes les plus divers, en recherchant la beauté, en aimant ses sujets. « Je représente les atmosphères » aimait-elle à dire. Zhong Weixing la saisit souriante, regardant le spectateur, en légère contre-plongée, dans un fauteuil plein de respectabilité.

Zhong Weixing. Sabine Weiss

Saint-Merry  et quelques références à la sagesse

En 2005, Jacques Mérienne a surpris Saint-Merry avec sa pièce de théâtre   « Seulement les éléphants[1] » jouée sur « le carré » en pleine nef.

Il faisait découvrir la symbolique de la sagesse au Moyen Âge, attribuée à cet animal doté de force, d’intelligence, de mémoire et de fidélité à sa compagne. Avec cette fable, il introduisait à des questions sur notre relation aux autres et à Dieu. Il parlait de la sagesse sous un angle inusité (ci-contre première représentation connue de l’éléphant par le moine Mathieu Paris en 1256).

« Les cabanes de nos grands-parents » (2012) de Nicolas Henry (Lire Voir et Dire) fut une manifestation se déployant dans toute l’église à l’occasion de Noël. Un patchwork de photos de femmes et d’hommes du monde entier, seuls ou en groupe, qui ont deux points communs : être grands-parents et avoir engagé avec Nicolas Henry un dialogue, qui s’est traduit par la réalisation de la cabane de leur enfance, bricolée à partir de matériaux locaux ou d’objets de leur maison. Cet hymne à la sagesse ancienne des aînés était splendide et portait en filigrane la perte  de ces liens et la disparition d’une sagesse traditionnelle.

Nicolas Henry. Bibliothèque Sao polo

« Neuf manteaux mystiques » (2012) de Marie-Pierre Guillon et Esther Marty-Kouyaté. (Lire Voir et Dire)Des vêtements spécialement conçus en mémoire de grands saints furent installés dans les airs, vides de corps, ces vêtements aux tissus les plus divers rendaient accessible aux yeux une démarche intérieure que l’on connaît habituellement par les textes. Pour les deux artistes, ces grandes œuvres textiles symbolisant des mystiques, réels ou imaginaires, étaient à la fois manteaux protecteurs et salvateurs, mais surtout manteaux de savoir et de sagesse. Chacun d’eux défendait une pensée et une voie particulières, liées à l’être humain et à sa condition.

Marie-Pierre Guillon et Esther Marty-Kouyaté. Neuf manteaux mystiques

L’Orient est-il la dernière demeure visuelle de la sagesse?

Dans le catalogue de la grande exposition « Traces du sacré » au centre Georges Pompidou en 2008, Deborah Jenner insistait sur une dimension échappant à l’art qui nous est familier : « Si l’art occidental tourne constamment ses regards vers le ciel, à travers la fenêtre d’Alberti, l’art  oriental se concentre sur l’intériorité et ouvre la porte à une perception plus fine tant pour l’artiste que pour le spectateur. Son but, comme celui du yoga, est de mette fin à la séparation du moi par la reconnaissance du soi intérieur et de parvenir au nirvana. »

Cette question de la manifestation de la sagesse ou de la progression vers elle est effectivement centrale dans toute une tradition orientale. C’est un leitmotiv des arts liés au bouddhisme et un moyen obligatoire pour atteindre la fin ultime dont l’une des expressions est sans nul doute la production des mandalas comme celle qui eut lieu dans le claustra de Saint-Merry durant trois jours en 2011 (Lire Voir et Dire).

Xavier de Torres. Mandala. 14 janvier au 29 janvier 2012. Claustra de Saint-Merry

Cette œuvre de sable coloré comprenait trois cercles avec au centre le palais exprimant la perfection de l’espace de la sagesse : un plan de forme carrée, divisé en quatre sections de couleurs différentes, selon les points cardinaux (vert, rouge, blanc et jaune). Quatre portes en forme de T faisaient face à ces points cardinaux représentant les quatre vertus illimitées (bienveillance, compassion, joie sympathique et équanimité).

Le mandala fascine par les conditions de sa production, mais aussi pour les valeurs qu’il véhicule et que l’on s’attarde à découvrir en se demandant si les œuvres de Cézanne, Mondrian, Dubuffet n’en seraient pas une traduction occidentale cachée.

Dans un dossier sur le mandala et l’art contremporain, Voir et Dire a analysé « Nursery piece » (2010) le mandala hollandais de Lob Koelewijn : une peinture de sable où les pigments étaient mélangés à de l’eucalyptus, le tout sur des pages de l’ouvrage fondamental du philosophe Baruch Spinoza (1632-1677), l’Éthique. Sans nul doute, il s’agissait d’un mandala même si l’œuvre était fondée sur une autre géométrie. Comme l’encens dans les églises, l’eucalyptus avait pour fonction symbolique de faire entrer dans les corps des visiteurs le message de sagesse de Spinoza, qui avait été accusé d’athéisme et, à ce titre, rejeté de sa communauté juive. Le projet était clair : que le visiteur prenne de la hauteur par rapport à son quotidien, se questionne sur l’intolérance et médite sur la sagesse.

Lob Koelewijn. Mandala. Nursery piece(2010)

Dans la veine de la sagesse orientale, on pourra se reporter à un autre article de Voir et Dire sur les photos sublimes de Mathieu Ricard, devenu moine bouddhiste ; ses clichés impeccables montrés aux Rencontres d’Arles en 2018  peuvent être lus comme un témoignage de la véracité et de l’intérêt des chemins traditionnels de sagesse qu’il emprunte.

Matthieu Ricard

En guise de conclusion

  • L’écart est très grand entre la place de la sagesse dans les Textes et sa représentations dans les arts visuels. Cette notion si commune s’avère ainsi très difficile à mettre en images.
  • La sagesse demeure une vertu humaine que les artistes occidentaux contemporains peuvent figurer, çà et là, par une symbolique animale, mais aussi attribuer à leurs sujets. L’iconographie n’a plus rien à voir avec celle du passé.
  • La référence à la Sagesse de Dieu est en outre moins fréquente qu’à la sagesse humaine et plutôt le propre d’artistes familiers du judaïsme. Ce terme est encore plus rarement traduit visuellement que le Souffle (voir analyse d’un article précédent) : Le souffle, de Vézelay à Verdier. Ce qui touche à l’intelligence ou à la parole de Dieu est inatteignable.
  • La posture de l’artiste oriental est fondamentalement différente de celle de l’artiste occidental moderne pour qui  la fin n’était pas la sagesse mais  le progrès. Puis vint la mise en doute, ainsi que l’individuation, l’émotion et l’esthétisation du monde enveloppant tout, sans réintroduire pour autant la sagesse. Comme le dit le philosophe Yves Michaud : « Ce n’est pas que le monde devienne substantiellement plus beau. Il devient monde de la beauté au sens où tout y est vu sous la modalité esthétique : les manières de s’habiller, de penser, d’exister, d’agir et de juger. C’est le triomphe de la beauté ou encore « la beauté partout ». « Beau » ne veut plus rien dire de substantiel, mais seulement que tout peut être esthétisé. » (Beauxarts Magazine septembre 2017). À certaine distance de l’Orient, la sagesse en tant qu’essence et vertu fondamentale semble étrangère à cette posture.

Jean Deuzèmes

Chroniques de l’art à Saint-Merry en RE- confinement
Dimanche 8 novembre : la sagesse
Dimanche 1er novembre : les foules

Chroniques précédentes de l’art en confinement
Dimanche 31 mai : le souffle
Voir en fin de cet article toutes les autres références


[1] Un texte de Jacques Mérienne, mis en scène par Yves-Achille-Marie Aubry avec Marion , Bernard de Saint-Omer et Raphael Loison.Représenté à l’église Saint-Merry (Paris) et au Silo (Montoire).

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