Pentecôte, Vallé de la Meuse, 1150-75 env., The Cloisters Collection, New York (détail)

Shavouot et Pentecôte. Don de la Torah et don de l’Esprit

« La parole de Dieu oriente notre être, creuse en nous des mondes à explorer y forant de nouveaux espaces de compréhension et d’amour. Voix de la tourterelle qui roucoule tendrement à nos oreilles, gage de l’amour du Très haut, qui ravive notre amour ». Entre judaïsme et christianisme, Élisabeth Smadja nous guide à la compréhension de cette fête

Cinquante jours après la sortie d’Égypte, les fils d’Israël reçurent au mont Sinaï la Torah.

Le mot Torah a été traduit à tort par “loi”, faisant de la religion du peuple juif une religion légaliste et rigide. Ce mot signifie “enseignement” et pourrait venir soit du verbe HVRH qui traduit les verbes montrer le chemin et enseigner ; soit de la racine TVR qui signifie circuler, explorer, examiner, collier et tourterelle.

Nous pouvons dire que la parole de Dieu oriente notre être, creuse en nous des mondes à explorer y forant de nouveaux espaces de compréhension et d’amour. Voix de la tourterelle qui roucoule tendrement à nos oreilles, ornement précieux qui orne notre cou, gage de l’amour du Très haut, qui ravive notre amour.

On peut aussi rapprocher le mot Torah de la racine YRH qui signifie lancer, jeter, comme dans l’expression “lancer une flèche”. Une flèche pour toucher et orienter le cœur de l’homme vers le cœur de Dieu. Le fait que le péché ou la faute, en hébreu ‘hâtât, a une racine qui signifie “manquer le but”, paraît très significatif.

On nomme Torah aussi bien les dix Paroles que l’ensemble des cinq rouleaux que Moïse écrivit sous la dictée de Dieu au mont Sinaï. Ils sont connus de nous sous le nom de Pentateuque. Le nom hébreu de chacun de ces livres est à lui seul un parcours verbal qui nous dit que Dieu est relation et qu’il désire avoir une connexion personnelle avec chacun de nous.

Béréchit (Genèse), premier mot du premier du premier livre signifie « au commencement » ou plus précisément « dans le principe » ou « dans le voir », un face-à-face qui permet le dialogue.

Shémot (Exode), le second livre, signifie « les noms », car dès les premières lignes, on énumère le nom des familles qui sont descendues en Égypte. Toute relation commence par le don des noms, Dieu nous donne le sien et il nous appelle par le nôtre.

Vayqra (le Lévitique), troisième livre, signifie, « il a appelé » », c’est le livre des prêtres.

Bamidbar (les Nombres), quatrième livre signifie « dans le désert » ou dans la Parole.

Devarim (Deutéronome), cinquième livre, signifie « les Paroles ».

Ces dix paroles ne sont à aucun moment appelées dans le texte commandements, il s’agit d’une traduction trahison. Dieu ne commande pas, il est relation, il vient à notre rencontre, il nous parle. Il s’adresse à Abraham puis à tout un peuple issu de lui et dans le Christ à chacun d’entre nous quelle que soit la nation à laquelle nous appartenons.

La première de ces paroles est : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Égypte. »

Je suis, anokhi, moi, est l’ acrostiche de la phrase en araméen : « ani nafchi ktavit yahavit : » qui signifie : « moi, mon âme, je donne dans l’écriture ».

Dieu se donne à nous tout entier, dans son livre.

Comme dans toute relation, il y a d’abord les présentations. Il nous dit qui il est. Il est celui qui a entendu notre plainte et qui nous a délivrés en nous faisant sortir du pays de la servitude, de nos limites et nos tristesses. C’est uniquement lorsqu’on sort de ses prisons personnelles, que l’on peut entendre sa voix -la marche commune peut commencer.

Ces paroles étaient gravées dans la « pierre » even (aleph beit noun) en hébreu, mot qui si on le coupe, peut se lire : ben, le fils, de l’aleph, de l’Un.
Dieu, Père, grave en nous Sa Parole, véritable semence divine afin qu’elle fasse de nous des Fils. Dans le mot even, le mot av (père) et celui de ben (fils) sont comme entrelacés. Le risque, si nous passons à côté de ce dévoilement dû à ce travail de circoncision du cœur et des lèvres de rester de pierre, oubliant de nous laisser transformer jusqu’à devenir fils.

Yéshoua le messie ou Jésus Christ a dit qu’il était venu accomplir la Torah, avec le souci de ne pas en changer un seul yota, c’est-à-dire un yod, la plus petite des lettres de l’alphabet hébraïque. De la Torah sort la Bessora Tova, expression hébraïque qui signifie « Bonne nouvelle ou Évangiles. » Le fils de l’homme, fils de Dieu a amené à sa réalisation le projet divin en donnant sa vie pour le salut d’Israël et des nations afin que Son règne advienne.

Albrecht Dürer, La Pentecôte (de la Petite Passion), gravure, vers 1510

Pentecôte

Cinquante jours après Pâques, les apôtres reçurent l’Esprit du Christ, comme il le leur avait dit : un esprit de Vérité, le Défenseur, un esprit de consolation. Au moment de son baptême, chaque chrétien reçoit cet Esprit qui se décline en sept dons dont la nature nous est révélée sept siècles plus tôt par le prophète Isaïe :

« Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur » (Is 11,1-2).

On appelle « rejeton de la lignée de David » le messie soit le « christ » en grec.

Nous allons essayer de méditer sur chacun de ces dons à partir de leur dénomination dans la langue qui les a portés, l’hébreu, pour tenter d’ouvrir chacun d’eux à d’autres niveaux de compréhension.

L’Esprit du Seigneur : en hébreu, roua’h YHVH.

YHVH est l’un des noms de Dieu. Dans le judaïsme Dieu a plusieurs noms. Chacun de ses noms révèle sa manière d’être en relation avec son monde.

Le Tétragramme, nous enseigne la Tradition, est le Nom qui dépasse tous les autres noms, celui qui dit l’essence du créateur, à savoir son amour et sa miséricorde pour l’homme.

C’est en ce Nom, plus précisément dans le sens ésotérique de chacune des quatre lettres qui le composent, que se cache La Trinité sainte : la lettre Yod, symbolise le Père, le Vav, le Fils et les deux , les deux spirations de l’unique Esprit qui émane de leur divin « baiser ».

Nous recevons donc ce jour-là, un esprit qui nous relie à nos origines, qui nous enfante une nouvelle fois en tant que fils du Père, qui nous donne des frères. Nous recevons un Esprit de famille dont le maitre mot est la miséricorde.

Esprit de sagesse et de discernement : en hébreu roua’h ‘hokhmah ou binah.

Fray Juan Bautista Maíno, La Pentecôte, huile sur toile, 1612-14, Museo del Prado, Madrid

La ‘hokhmah « la sagesse ». Dans les lettres de ce mot clignotent deux autres mots : « la force » koa’h et « quoi » mah. La sagesse c’est la puissance de la mise en mouvement et en relation au monde, à l’autre, à soi, de notre être par le questionnement.

La question est l’essence même de adam, « l’humain », dont la guématria (le compte des lettres, chaque lettre étant aussi un chiffre dans la langue hébraïque) est quarante-cinq, la même que celle du mot mah.

Ici-bas tout homme se demandera un jour ou l’autre : « Qui a créé le monde ? D’où il vient et où il va ? Qu’est-ce que c’est, devant chaque objet, chose ou créature ? » C’est ce qui le fait avancer et croitre.

Ce questionnement commence, nous en faisons l’expérience en tant que parents, dès l’enfance.

La binah est l’intelligence analytique qui permet de construire, d’édifier, de réaliser. C’est aussi la force du discernement : comme le coq discerner entre le jour et la nuit. Détecter ce moment où dans nos vies l’aube pointe, l’aurore d’un jour renouvelé qui nous renouvelle à notre tour. Ce n’est pas une mince affaire.

Esprit de conseil et de force : en hébreu roua’h etsa ouguévoura

Le motetsa« conseil » vient du mot ets « arbre ». La Bible nous dit que l’homme est tel un arbre des champs. Il s’agit d’écouter le bon conseillé, celui qui fera monter la sève dans notre arbre pour qu’il donne son fruit : le fruit messianique, le fils à mettre au monde que nous portons dans notre chair. Le messie est appelé « merveilleux conseillé ».

Guévoura « la force ». Il s’agit bien sûr de la force physique, comme nous en voyons l’exemple chez Samson qui a été saisipar ce roua’h, mais pas seulement. Le livre des proverbes nous enseigne ce qu’est véritablement un être fort, il pose la question : « Qui est fort ? » et répond :  « Celui qui met un frein à ses pulsions, à ses penchants ».

Esprit de connaissance et de crainte du Seigneur : en hébreu roua’h daat veyratYHVH.

Daat« connaissance » : il s’agit ici d’une connaissance sensible vécue par nos cinq sens. Il s’agit d’incarner le Nom en s’unissant au corps de gloire du « ressuscité » et vivre ainsi dans le quotidien de notre existence de cette bienheureuse vie trinitaire . 

La première occurrence du mot « daat » se trouve en Genèse 2 et sert à qualifier l’union conjugale entre Adam et Eve.

VeYrat « la crainte » du Nom, c’est effectivement la conscience de notre petitesse, notre pauvreté et de la grandeur du créateur. C’est aussi et surtout la crainte de manquer à l’amour, la crainte de blesser celui qui est tout amour, celui qui a pris le visage de l’Un en revêtant le visage de chaque homme, en ayant un comportement inadéquat envers nous-même comme envers notre prochain.

Élisabeth Smadja

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