Si quelqu’un m’aime …

 

certeau1 mai 2016

1ère lecture : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci qui s’imposent » (Ac 15, 1-2.22-29)

Psaume : Ps 66 (67), 2-3, 5, 7-8

2ème lecture : « Il me montra la Ville sainte qui descendait du ciel » (Ap 21, 10-14.22-23)

Evangile : « L’Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 23-29)

… il gardera ma parole ;
mon Père l’aimera,
nous viendrons vers lui
et, chez lui, nous nous ferons une demeure.

 

« Bonjour,

L’équipe de préparation de cette messe est heureuse de vous accueillir dans cette église :
bienvenue donc aux étrangers, aux touristes, aux provinciaux
venus ici pour la première fois, par hasard ou attirés par la réputation de notre paroisse ;
bienvenue aux habitués, heureux de vous retrouver ici
pour ce 6ème dimanche après Pâques qui tombe le 1er mai.

Nous n’avons pas ici de muguet, mais nous allons vous offrir la parole de Jésus
en souhaitant qu’elle vous apporte le bonheur.

Nous allons découvrir des textes du Nouveau testament :
d’abord un passage tiré des Actes des apôtres sur un épisode tout à fait intéressant
qui a marqué la naissance de l’Eglise,
occasion de rappeler comment les premiers apôtres veillaient à maintenir
de façon collégiale l’unité de la jeune église  ;
Nous ne reprendrons pas la suite de l’Apocalypse proposé en deuxième lecture,
car elle a déjà fait l’objet de commentaires ardus, dimanche dernier ;

Mais nous nous attarderons sur le texte très connu de Saint Jean
où il est encore question d’amour, d’où cette apostrophe
adressée à chacun d’entre nous: si vous m’aimiez… »

Jean De Savigny

 

Homélie de la célébration du 1 er mai 2016

Peut-être allez-vous être surpris que l’on prenne un temps de pause, de respiration…
et de commentaire après cette première lecture.
Mais cela vaut le coup de s’y arrêter en détail
car dans ce que les exégètes appellent pudiquement « l’incident d’Antioche »
s’est joué ni plus ni moins que l’avenir de l’Eglise !

Allait-on obliger tout le monde à être circoncis ?
La loi de Moise allait-elle être appliquée à tous sans discernement ?
Autrement dit : allait-on obliger les païens à rentrer dans le rang ?
A normaliser les pratiques ?
L’Eglise allait-elle se refermer sur Jérusalem et prendre le risque de devenir une secte ?
Des protagonistes de cette affaire – Pierre, Jacques, et Paul notamment – sont connus.
Mais il faudrait aussi regarder comment les décisions sont prises,
entre apôtres, Anciens, et toute la communauté, les païens comme les Juifs.

Bref, nous avons là un mode de résolution des questions,
pas simplement d’un point de vue légal, en trouvant un compromis minimum acceptable,
mais aussi une façon de gérer les relations humaines,
surtout quand elles portent sur ce qui souvent risque de nous diviser le plus,
les prescriptions religieuses.

Toute une lignée d’interprètes, qui va de Michel de Certeau à Bruno Chenu
en passant par les moines de Tibhirine ne s’y sont pas trompés.

En 1999, dans la revue théologique « Concilium », mon frère assomptionniste,
rédacteur en chef de « La Croix » Bruno Chenu (1942-2003),
écrit un article très éclairant :
« Nos différences ont-elles le sens d’une communion ? » (1).
Il s’appuie sur le texte du même titre, du prieur des moines de Tibhirine
Christian de Chergé, pour se demander, non pas comme lui,
s’il existe des différences insurmontables entre chrétiens et musulmans
dans le cadre d’une foi monothéiste, mais pour montrer
le défi de la catholicité dans les brassages de population,
de cultures, de sensibilités religieuses.
Comment sauver la vérité du christianisme du repli identitaire et du conformisme pluraliste ?
Comment tenir ensemble la nécessaire unité et l’incontournable multiplicité ?
C’est, je pense, une question particulièrement aigue pour l’Eglise,
mais aussi pour notre communauté.

Nous savons que nous avons besoin d’unité,
que celle-ci n’est pas donnée d’emblée et que pourtant,
le CPHB se viderait de sa substance s’il ne faisait pas droit à une légitime diversité.
Ce choix s’est traduit par des modes de gouvernance spécifique,
originaux, fondés ici sur des élections directes et non une cooptation,
une co-responsabilité à haute dose, des modes de représentation,
des modes de célébration, qui rendent compte de la façon dont nous percevons,
parfois au prix d’une recréation profonde, l’unité dans notre communauté :
rien n’est donné d’emblée.
Nous pressentons bien que nous sommes renvoyés, au moins dans l’eucharistie,
à une réalité plus vaste et plus secrète,
en contraste avec nos divisions et nos contradictions actuelles.
Nous sommes invités à nous mettre en route, à quitter, les uns et les autres,
ce qui nous freine pour échapper au risque, chacun de nous,
de nous enfermer dans nos singularités, dans nos différences
que nous transformons en idole, parfois sans le savoir.

Oui, ici nous pratiquons le « droit à la différence »,
sans pour autant quitter des yeux ce pain unique du partage
pétri d’amour, non seulement pour nous, mais pour la multitude.
Déjà dans son ministère, Jésus a été attentif à ceux qui n’étaient pas « comme les autres » :
dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures, disait-il (Jn 14,2).
Nous acceptons que la personne qui est assise à côté de nous,
sur sa chaise, pendant cette eucharistie, soit semblable
mais en même temps différente.
C’est comme cela depuis la création :
les eaux, les luminaires, les oiseaux, les plantes…
et cela dure en passant, ce matin, par ce fameux incident d’Antioche.
L’Eglise, ce n’est pas l’uniformité, la « pensée unique »,
la latinisation des Eglises orientales, ou le refus de l’inculturation,
c’est à dire pour nous, de la prise en compte de civilisation digitale.
Voir les choses sous cet angle nous aide, non à les regarder différemment,
mais à y chercher les traces de Dieu : la gloire du Dieu unique
se manifeste au sein d’une communauté fraternelle ouverte à l’altérité.

Nous avons à revaloriser le particulier, qu’il soit culturel et spirituel,
pour sortir d’une globalisation suicidaire.
Je reviens de Colombie. Ce qui fait la richesse de ce pays,
ce sont les langues des tribus amérindiennes qui sont peu parlées
mais qui sont un trésor pour l’humanité.
Le Pape l’a bien compris, en plaidant pour un monde multipolaire.

En 1968, Michel de Certeau, s’était déjà risqué à faire l’apologie de la différence
au nom même du mystère chrétien, car il voyait de multiples manières d’être
au sein de la communauté chrétienne,
dans le rapport des chrétiens entre eux et avec Dieu (2).
Nous sommes sans cesse menacés par nos divisions, nos ruptures, nos bizarreries.
Nous cherchons à ramener l’autre à nous-mêmes, alors que nos différences,
si elles sont bien vécues, sont un enrichissement.
Une humanité plurielle est un fondement du témoignage apostolique,
les Evangiles sont symphoniques.
Nous avons une canonisation de la diversité du christianisme,
elle est aujourd’hui liturgique, théologique.
Nous n’avons pas besoin d’attendre la parousie
pour la mettre en œuvre et en musique
avec la charité nécessaire pour tisser les liens indispensables :
la cohérence, l’harmonie sont aussi la communion,
même si nous demeurons en marche vers une vérité plus grande.
Cherchons les lieux, les ponts de la rencontre,
vivons les divergences comme autant d’occasions de débats
pacifiques, fraternels, sereins, objectifs, respectueux.
Vivons la pluralité comme une richesse incomparable.
Nous avons tous à nous ouvrir pour découvrir les autres
mais aussi nous-mêmes et plus encore,
Dieu présent en chacun de nous.

Jean François Petit

 

(1) Cf B. CHENU, « Au service de la vérité. Dialogue, conversion, communion », Bayard, 2013, p. 501-517

(2) Cf M. de CERTEAU, « L’étranger ou l’union dans la différence », DDB, 1991, p. 151-188

 

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