AU STADE DE LA VIOLENCE

« Même sans s’intéresser au football, chacun a vu les images passées en boucle ou entendu les commentaires autorisés relatant les heurts spectaculaires qui ont précédé les premières rencontres de l’Euro 2016 notamment entre Russes et Anglais à Marseille. Comme si ces affrontements gratuits et sanglants participaient d’une dérive qui touche ce sport gangrené depuis deux décennies ». La chronique d’Alain Cabantous

Même sans s’intéresser au football, chacun a vu les images passées en boucle ou entendu les commentaires autorisés relatant les heurts spectaculaires qui ont précédé les premières rencontres de l’Euro 2016 notamment entre Russes et Anglais à Marseille. Comme si ces affrontements gratuits et sanglants participaient d’une dérive qui touche ce sport gangrené depuis deux décennies. Scandales à répétition, corruption des dirigeants, pratiques mafieuses, agents pourris, frasques sexuelles de joueurs scandaleusement payés et développement d’une violence extrême qui ne serait que le reflet de la violence sociale.

Et d’aucuns de regretter ce bon vieux temps. Celui où le salaire d’un joueur professionnel n’était pas indécent (à condition de le connaître) ; celui de compétitions internationales « propres » et sans combines. Ah le magnifique parcours de l’équipe de France de 1958 en Suède ou l’épopée des « Verts » de Saint-Étienne, vingt ans après. Ah ! ces stades remplis de supporters venus sagement encourager leur équipe. C’était donc mieux hier, comme presque toujours.

Peut-on simplement rappeler que la lointaine mais réelle origine du football, la soule, fut d’abord (au XIIe siècle) une pratique guerrière où des clans, plus ou moins nombreux, variables dans leur composition (paroisse contre paroisse, célibataires contre hommes mariés) s’affrontaient autour d’une bille en bois ou d’une balle de son entourée de cuir afin de la loger dans un endroit défini par avance : l’âtre d’une maison « ennemie », le porche de l’église paroissiale des adversaires. Pour y parvenir, tous les coups étaient permis et les spectateurs n’hésitaient pas à se mêler à d’inévitables bagarres sanglantes parfois meurtrières. Les premières réglementations anglaises du jeu, datées du milieu du XIXe siècle (1846) ont tenté de canaliser ces violences. Désormais le terrain serait délimité, le nombre de joueurs fixé et la séparation entre ces derniers et les spectateurs dûment établie. Pour autant, les reproches que l’on assène aujourd’hui au foot n’en étaient pas moins bien présents.

Dès le début de l’organisation des tournois dans l’Angleterre victorienne, ce sport devint « le produit d’une industrie pour faire du profit » (F. Archambault). La précoce professionnalisation de ce jeu (1888 pour le Royaume-Uni) favorisa peu à peu les combines notamment la mise en place de filières pour attirer des joueurs étrangers y compris dans les équipes nationales. Dans celle de l’Italie des années 1930, la moitié des membres était originaire d’Uruguay ou d’Argentine, souvent fils d’immigrés italiens mais quand même. C’est surtout la violence des supporters, que l’on ne cesse de déplorer à juste titre, qui reste la constante la plus prégnante. Si elle nous apparaît aujourd’hui relever souvent du climat xénophobe ambiant, elle fut toujours associée à la construction ou à la défense d’une identité locale ou nationale forte parfois en réponse à une crise. Rappelons seulement le développement du hooliganisme des années 1980 sous l’ère Thatcher et spécialement dans les grandes villes des Midlands en souffrance économique, ce qui n’est pas un hasard. Plus globalement encore, à suivre les données statistiques pourtant incomplètes de deux sociologues du sport, entre le début des années 1960 et 1998, les matchs de football auraient fait près de 1 500 morts et plus de 6 000 blessés ! Tous « incidents » confondus : l’écroulement d’une tribune, les rixes mortelles entre supporters, la répression de manifestations à l’occasion d’une rencontre, l’assassinat de joueurs coupables d’avoir fait perdre leur équipe…

Certains soirs, on se prendrait à vouloir refuser ce sport criminogène… Mais la violence ne cesserait pas pour autant et le beau jeu comme le fair-play existent encore bel et bien. Alors ne gâchons ni notre plaisir de regarder sans honte une rencontre ni ce début d’été… déjà suffisamment pourri.

Alain Cabantous

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *