Jérôme Mesnager. Le jugement dernier

Street Art à Saint-Merry. Quelle pastorale ?

Exposer du Street Art dans une église est hors normes ; à Saint-Merry cela pourrait sembler banal étant donné ce que nous faisons par ailleurs. Mais cette « première » sort de nos sentiers battus : la semaine du 13 au 18 juin est plus qu’une exposition. Aussi, l’invitation faite à ces artistes d’entrer dans un bâtiment d’église mérite d’être questionnée du point de vue de la pastorale.

Éléments de repères dans une pastorale de l’Art

Exposer du Street Art dans une église est hors normes ; à Saint-Merry cela pourrait sembler banal étant donné ce que nous faisons par ailleurs. Mais cette « première » sort de nos sentiers battus : la semaine du 13 au 18 juin est plus qu’une exposition, c’est un temps hybride où trois des quatre piliers du Centre Pastoral sont mis en avant : l’accueil, le partage, l’art — le premier étant la célébration.

Aussi l’invitation faite à ces artistes d’entrer dans un bâtiment d’église mérite-t-elle d’être questionnée du point de vue de la pastorale.

N’appartiennent-ils pas à ce courant d’un art épris de liberté totale, qui s’est emparé des murs de la ville et des espaces publics, souvent de manière anarchique et dans l’émulation ?

LEMOUVEMENT LES PARAPLUIES outside inside avril 2016

Ce qui sera montré en juin, nous ne le savons pas encore, sauf probablement une œuvre majeure de Jérôme Mesnager qu’il ne présente pas souvent du fait de sa taille (7m x 3,1). Le Street Art recouvre une telle diversité d’orientations et de styles que nous ne verrons qu’une infime partie de ce qui existe partout dans le monde.

Ce n’est pas parce que les villes reconnaissent cette activité artistique jusqu’à leur confier des murs ou à leur passer commande, ou encore parce que des galeries en font commerce et qu’il y a désormais des foires commerciales attirant un nombre croissant d’amateurs, bref, ce n’est pas parce que cet art a reçu une onction publique ou commerciale que Saint-Merry souhaite faire un bout de chemin avec ces artistes. Le réseau V&D l’envisageait depuis un certain temps, une opportunité s’étant présentée pour juin, il aurait été dommage de ne pas la saisir. Le Collège des arts visuels et l’Équipe pastorale ont donné immédiatement leur accord.

Accueillir des artistes du Street Art est une chance et une expérience, cela devrait nous permettre d’enrichir notre conception pragmatique de la pastorale de l’art[1] et d’affiner certaines de nos pratiques.

Parce qu’elle s’élabore pas à pas, la rencontre entre une communauté de croyants et une communauté d’artistes tient plus du processus, pour reprendre les propos de notre Cardinal en visite à Saint-Merry, que de l’exposition standard.

Il existe quelques points de convergences entre ces deux communautés :

  • La ville. En intitulant son site « l’Évangile dans la ville », en ouvrant ses portes sur la rue Saint-Martin, mais aussi en accueillant l’un des commerçants, « Monsieur Benjamin » comme co-commissaire, le Centre pastoral veut affirmer son ancrage dans le quartier, dans l’urbain. L’église est un signal architectural, un monument. Les artistes font de la ville leur support de production et leur espace d’exposition, mais c’est aussi un territoire de l’interdit d’exposer sans autorisation qu’ils transgressent par jeu, par défi[2].
  • La subjectivité et la liberté sont des notions qui imprègnent nombre d’homélies et de prises de parole à Saint-Merry[3]. Les artistes du Street Art, eux, en font des valeurs de revendication cardinale. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont tant appréciés par les badauds, qui voient des espaces et murs de la ville décorsetés ou prenant enfin des couleurs vives, et par les amateurs-collectionneurs qui peuvent s’identifier à l’œuvre, donc à ses valeurs, qu’ils ont achetée ou arrachée et qu’ils montrent ensuite.
  • Le sens critique. Il est bien rare qu’une prise de parole à Saint-Merry ne développe pas une visée critique sur l’état du monde, des injustices ou des inégalités, sans oublier parfois l’Institution ecclésiale. Les artistes du Street Art, eux, se nourrissent pour partie de la critique par leurs phrases ou leurs dessins même si beaucoup d’ œuvres n’apparaissent que comme des morceaux anarchisants de jouissance esthétique.
  • La solidarité. Affichée ouvertement à Saint-Merry, elle existe de fait dans le Street Art, par des règles implicites, mais aussi explicitement à l’occasion de sujets traités. Les grands maîtres comme Banski ou Jr en font l’objet de leur œuvre, les plus jeunes générations sont prêtes à prendre leurs feutres pour soutenir des causes.

Mais ces points de convergence ne signifient pas qu’ils seront naturellement en harmonie à Saint-Merry. Tel est l’enjeu de la pastorale que nous nous apprêtons à mettre en œuvre à cette occasion, non seulement pendant l’événement, mais surtout avant et un peu après.

  • Saurons-nous construire des relations de confiance avec des artistes afin qu’ils adhèrent aux règles liées à une église tout en se sentant libres  ?
  • Saurons-nous leur expliquer collectivement que, à Saint-Merry, l’art est important, mais que l’essentiel est ailleurs, dans une communauté engagée, vivante et priante ?
  • Saurons-nous leur dire qu’on leur accorde des espaces, mais pas toute l’église, qui n’est pas un espace public ?
  • Saurons-nous leur présenter notre patrimoine artistique et attirer leur attention sur des œuvres afin qu’ils en tiennent compte d’une manière ou d’une autre ? Saurons-nous nous effacer après avoir répondu à leurs questions ? Saurons-nous leur dire que notre communauté est faite de personnes très diverses dont les opinions sont parfois tranchées et dont certaines privilégient a priori un art à caractère religieux ? Que si l’art divise, il peut aussi être un espace de rencontres authentiques ?
  • Saurons-nous leur dire que Saint-Merry accueille tout le monde avec ce qu’il est, ainsi eux, les artistes, avec leurs « instruments à peindre » ? Que le sens de cette invitation est à construire ensemble, d’une manière spécifique avec chacun d’entre eux ?
  • Saurons-nous leur dire que l’on est dans l’attente d’un art qui ouvre sur la poésie et sur d’autres visions de la culture et du monde que les nôtres ?
  • Saurons-nous leur dire que la valeur de solidarité exprimée dans le caractère particulier de la vente aux enchères est aussi importante que l’esthétique de leur œuvre produite à l’extérieur ou à l’intérieur de l’église ?

 

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Le risque : tel est l’enjeu intéressant de ce morceau de pastorale urbaine. L’apprentissage mutuel en est la face cachée, la co-construction, le collaboratif pourrait-on dire avec les mots à la mode. Mais nous estimons ce risque tenable parce que nous demandons à chaque artiste de signer une charte et nous estimons que chacun sera responsable dans et de Saint-Merry.

L’appréciation de ce qui nous sera montré, dans un nombre indéterminé d’œuvres[4], est une autre face de ce moment d’interface entre art et communauté. Nos regards en seront-ils changés sur ce qui nous entoure dans la ville ?

La pastorale de l’art ne relève pas du petit collectif qui est à l’origine de cette semaine, mais implique tout le monde, les uns sur le mode de l’empathie à l’égard de cette forme d’art, d’autres sur un mode de critique que l’on espère construite, et enfin un petit groupe de la communauté engagés concrètement auprès de ces accueillis si particuliers. Le rôle du collectif d’animation est de rendre possible cette rencontre entre la communauté et des artistes que l’on ne connaît pas un mois avant !

Les points à enjeux pastoraux, à traiter ensemble, sont les suivants :

  • La rencontre individuelle de ceux qui le voudront avec les artistes, avant le démarrage de leur œuvre pour dire ce qu’est Saint-Merry, le bâtiment, mais aussi la communauté, chacun s’exprimant avec ses mots propres, et répondant à d’éventuelles questions sur l’Église, notre foi, nos valeurs
  • La mobilisation au-delà du groupe Accueil, chaque après-midi de cette semaine, pour assurer que toutes les conditions de production des œuvres, et de leur protection ensuite, sont réunies (il faut quatre personnes en permanence de 14h à 20h, roulement à prévoir)
  • Le contact avec le public pour expliquer la démarche de Saint-Merry, hors et dans ses murs. Ce sera un peu de Nuit blanche en plein jour…
  • La mobilisation du plus grand nombre possible de personnes à l’occasion de cette semaine, au-delà du cercle des habitués, via notamment des réseaux de communication encore balbutiants
  • Les moments de Performance live de Street Art à l’intérieur de l’église, en fin de certains après-midis. Où chaque artiste invité se mettra-t-il pour produire devant tous et ouvertement, allant à l’encontre d’une pratique courante : rester caché ?
  • La place de l’argent. Le succès de la mise aux enchères solidaires [5] dépendra à la fois du nombre d’œuvres (et d’artistes), de leur qualité (donc de leur valeur), du nombre d’amateurs que l’on aura su mobiliser pour tenter d’acheter.

Jean Deuzèmes

[1] « La pastorale de l’art est une présence collective avant, pendant et à côté d’une œuvre lumineuse, en dialogue permanent avec un artiste inspiré » (Célébration après Nuit Blanche 2015)

[2] Plutôt que de taguer des murs, certains artistes choisissent de coller des papiers car l’amende est plus faible (murs plus faciles à remettre en état).

[3] « Jésus libère ainsi l’individu d’un prêt-à-penser en l’autorisant à penser par lui-même, à penser différemment que la foule, à accepter sa subjectivité et sa singularité pour inventer son destin dans son désir d’homme, celui d’être homme, vraiment homme (en tant qu’homme ou femme). » Le défi de la postmodernité, Daniel Duigou 24-08-14

[4] L’arrivée des artistes repose en effet sur les réseaux sociaux que Voir et Dire et le collectif animateur sauront mobiliser chez les créatifs.

[5] Répartition des bénéfices : 1/3 hébergement des réfugiés ; 1/3 artistes ; 1/3 investissements ou appuis en faveur de l’art contemporain à Saint-Merry

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