Street Art. Et après ?

Donner à voir l’accueil, la solidarité et l’art auprès d’artistes peu habitués à travailler dans une église et d’un large public surpris de voir ce type d’art dans un tel lieu. La semaine Street Art a atteint son objectif. Quels enseignements peut-on tirer de cet événement ?

En invitant des artistes du Street Art, du 13 au 18 juin 2016, le Centre pastoral Saint-Merry et ses organisateurs se posaient quatre questions dans le champ de l’art :

  • La liberté des artistes à s’emparer des murs de la ville pouvait-elle être altérée par l’invitation d’une communauté de croyants fixant des règles minimales ?
  • Cette forme d’art aux formes très variées peut-elle dialoguer ou s’affirmer face à un patrimoine religieux composite ?
  • En proposant que des œuvres soient produites dans l’église ou à proximité, le lieu était-il un poids dans l’inspiration des artistes ? Comment la subjectivité des artistes se rendait-elle publique ?
  • Le regard sur le Street Art des personnes ayant traversé Saint-Merry serait-il changé ?

 

Une ambiance, un esprit 

1400 DSC01075Street Art ne correspondait à aucun modèle connu des manifestations de Saint-Merry : bien plus long qu’une Nuit Blanche, ne bénéficiant donc pas de la dynamique de la Ville et de sa communication ; bien plus complexe qu’une simple exposition puisqu’on l’on y produisait aussi et qu’il a fallu accueillir une trentaine d’artistes. L’organisation d’enchères publiques solidaires était enfin une totale nouveauté.

Il a fallu tout construire en très peu de temps et trouver les ressources, notamment au sein du Centre pastoral, pour régler les questions au fur et à mesure. Deux facteurs ont eu une importance essentielle dans la fabrication de ce succès : la confiance mutuelle entre organisateurs, communauté et artistes ; le professionnalisme des organisateurs Thomas et Benjamin et de l’équipe de communicants. Tout le monde, communauté comprise, a, dans ces conditions, beaucoup appris.

1400 ZE DSC00978Loin de l’excitation des foires d’art contemporain, Street Art s’est déroulé dans une ambiance sereine, sérieuse et décontractée à la fois, chacun semblant parfaitement à sa place. Par leur parole ou leurs attitudes, les artistes ont affirmé que l’espace de cette église était compatible avec leur liberté, leur impertinence native, leur culture, leurs choix esthétiques, leur personnalité, voire était source d’inspiration. D’une manière étrange, les regards réciproques des artistes, des membres de la communauté et des passants ont changé, alors qu’on aurait pu craindre de la réserve voire du rejet.

En se refusant de donner un thème aux artistes, en se contentant de donner des œuvres à voir afin que les visiteurs s’enrichissent et réfléchissent ensemble, Saint-Merry n’a manifesté aucune velléité de récupérer cet art, ou pire de l’instrumentaliser.

 

Quelques points forts[1]

  • 1050 Codex DSC00991
    Codex Urbanus

    Le Street Art ne peut se réduire à un art de la révolte. Les expositions des œuvres, de grande ou de petite taille, ont montré que ce courant est infiniment riche et divers, avec des pépites et des œuvres plus faciles, voire inabouties. Les organisateurs se sont efforcés d’aller au-delà du cercle des vétérans ou artistes reconnus en invitant des très jeunes créatifs.

  • Produire devant un public, dans l’église ou à l’extérieur, a valeur de reconnaissance et de considération chez les artistes, un bâtiment religieux semble ainsi leur donner une « onction » sociale bien différente de celle de l’exposition en galerie. Simultanément, chez les spectateurs voir un artiste peindre, notamment sur des panneaux accrochés aux grilles, est synonyme de spectacle ou de performance et accroît l’intérêt qu’ils ont pour les œuvres, du fait même qu’ils passent plus de temps à les regarder ensemble. 1400 DSC01046Les allées et venues permanentes entre l’extérieur et l’intérieur, les phénomènes de petits attroupements et les multiples photos ou selfies en sont le signe. Street Art était bien plus qu’une exposition de toiles parfois impressionnantes. Le mauvais temps, qui a obligé à rapatrier tous les artistes de la placette à l’intérieur de l’église a enrichi la conception initiale de l’accueil. L’église est devenue ruche et spontanément les artistes ont trouvé l’attitude juste, quelle que soit leur croyance.
  • 1400 gathon DSC01037
    Agathon

    Les artistes de ce courant aiment le défi jusqu’à relever celui d’une institution qui occupe une place très différente des espaces convenus que sont le musée ou la galerie. La Charte à signer par chacun a bien joué son rôle de clarification des positions des organisateurs et des exposants.

  • Ces artistes ont immédiatement compris le lieu et l’esprit de ceux qui l’animent, d’où cette légèreté et cette douceur d’ensemble, ce mélange d’ironie dans la manière d’accrocher et de connivence avec un environnement esthétique conçu avant tout pour prier, célébrer et accueillir des personnes en quête d’autre chose que de biens de consommation ou de divertissement.
  • 1400 Epsilonpoint DSC01050
    Epsilonpoint

    Le Street Art n’est pas simplement un art de l’improvisation ou de la jouissance esthétique ; la qualité des œuvres produites montre que les artistes ont une très grande culture et savent exprimer leurs références. Un cadre d’église ne leur est pas une contrainte pour formaliser des innovations, certains artistes avançant dans leur propre art, tandis que d’autres revisitaient leurs standards ou leurs vieux pochoirs.

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    Akiza. La foi. Dimension : 4m x 1,8
  • La question du religieux ou du spirituel est revenue bien plus souvent qu’on pouvait l’attendre. Si certains sont croyants, comme Jérôme Mesnager, et font du religieux un sujet, beaucoup manifestent que la question du spirituel ou de l’engagement sur des valeurs communes avec les croyants sont des éléments essentiels de leur quotidien de créateur. Mais les codes d’expression visuelle sont d’une telle diversité et si nouveaux, comme les trois magnifiques œuvres de Akiza, ou complexes pour un néophyte que leur décryptage avec l’artiste était nécessaire, et entraînait le plaisir d’un échange authentique avec le passant.
  • Une chose très étonnante est apparue à l’occasion d’un enterrement célébré dans la nef. Comme il était impossible de décrocher des œuvres monumentales pour une cérémonie de deux heures, il a été proposé de présenter à la famille ce cadre très spécifique. Tout s’est déroulé ensuite avec simplicité. La famille et les amis ont entouré le défunt devant la grande fresque de Jérôme Mesnager, Le jugement dernier, et la remarquable œuvre du Collectif LeMouvement, un vitrail sur la joie de vivre.
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    Ariane Pasco (Dimension: 1,4 m x 1,4)

    Le Street Art est de l’art, comme les autres œuvres et peut apporter sa part de sens dans un événement religieux.

  • Si le Street Art s’empare de la ville, de ses murs, de ses espaces publics pour se rendre visible, à Saint-Merry, les conditions généreuses d’accueil des artistes, certains produisant plusieurs œuvres, sont à l’origine d’une sorte d’explosion visuelle urbaine, Saint-Merry devenant progressivement une « micro ville » décorée d’une multitude d’œuvres élaborées sur plus de cinq cents ans. Mais cet excès n’a pas été à l’origine d’une sensation de débordement : la taille commune d’un grand nombre de toiles et le système d’accrochage ont en effet introduit de la régularité ainsi qu’un cadre de cohérence. Alors que Saint-Merry n’a pas étouffé l’esprit de liberté du Street Art, des rapprochements inattendus, quoiqu’évidents après coup, sont apparus : bien des fresques d’église ne sont autres que du Street Art d’un autre siècle, cependant produites dans un tout autre esprit : l’ordre induit par la commande religieuse et la référence à d’autres codes de la représentation (le gothique tardif, le Rococo, le piétisme janséniste ou du XIXe). Avec le Street Art, l’imaginaire et la subjectivité de l’artiste jouent un rôle prépondérant.1400 DSC01073
  • La mise aux enchères a été un succès, pour le simple fait qu’elle a pu être organisée comme elle avait été imaginée et qu’elle a attiré du monde. Comme la cause de l’hébergement des réfugiés est importante, la vente de certaines pièces va continuer sur Internet.

 

Et après ? Il serait bon que, au vu d’une analyse fine de ce qui a bien fonctionné, des innovations et des faiblesses inévitables, l’EP et le collège des arts visuels envisagent quelles suites on peut donner. Ce n’est un secret pour personne, les artistes et les jeunes médiateurs ne demandent qu’à revenir à Saint-Merry.

 

Jean Deuzèmes

Lire article V&D sur les œuvres principales exposées

Lire article sur la pastorale liée à cette forme d’art

Voir le film de Clément

Consulter le site de la vente aux enchères, qui sera utilisé pour la suite de la vente solidaire.

[1] Ces remarques peuvent sembler des évidences pour ceux qui connaissent ce courant de l’art.

 

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