Sur l’humilité de l’humus

« ... Et les peurs s’atténuèrent : car la sécurité n’était plus dans mes idées, ni mes efforts, mais l’humble humilité de l’humus sous mes pieds, cette fidélité me soutenant à chaque instant, à chaque pas ». La chronique de Geneviève Esmenjaud

Paysage hivernal by Andre KochLa chance de ma vie (bientôt 89 ans) est d’avoir grandi dans une famille de tradition universitaire et janséniste, où le corps était la nécessité dangereuse dont il fallait éviter les tentations, au risque de mutiler l’élan voire le désir de vie, – et d’avoir utilisé les vertus d’obéissance pour obtenir une sorte de démission conduisant peu à peu à un engourdissement mortifère, devenant douloureux, pour mes enfants comme pour moi.

Il fallut le désespoir pour que j’accepte une aide thérapeutique originale : non pas une analyse ni une aide spirituelle ou morale, mais une aventure vraiment déconcertante : apprendre à accueillir les sensations de ce grand méconnu qu’était mon propre corps…

Tout d’abord je n’éprouvais rien : il fallait l’urgence de sauver mes enfants pour que je m’astreigne à cette patiente ascèse de réveiller les sensations les plus fondamentales de la vie de mon corps : sentir chaque bras chaque jambe, s’étirer se dégourdir se reposer, puis l’appel d’une profonde respiration… se sentir fermement soutenu (le dos les fesses les bras les pieds) par un siège ou le sol… S’émerveiller parfois de ce minuscule et fidèle ressenti, et d’un repos en moi – et mes idées, mes émotions –, jusqu’alors inconnu. Car gratuit : les yeux ne cherchent rien et rien ne leur échappe ; et les oreilles entendent, les mains, toute la peau, découvrent la douceur ou rudesse d’un contact, et l’odorat le goût, se laissent imprégner…

Et les peurs s’atténuèrent : car la sécurité n’était plus dans mes idées, ni mes efforts, mais l’humble humilité de l’humus sous mes pieds, cette fidélité me soutenant à chaque instant, à chaque pas, à mon rythme choisi, accordé à celui de ma respiration. Le lieu où je prenais appui par mes pieds bien vivants et libres d’en changer devint le point de vue d’où j’avais la mesure de ce qui alors m’était donné à voir, entendre, ressentir, devenir matière à mes pensées, mes décisions, mes propres objectifs à échanger avec autrui.Paysage by Noel Lopez

Alors quelle émotion, plutôt quelle aventure lorsque simplement au repos, un jour je ressentis la vie vivant en mes entrailles : en ce lieu occulte méprisé, se révélèrent de vieilles images symboliques : apparut une source avec son jaillissement, apparut une semence et sa germination, passa une lueur, et son sillage lumineux… Et tout cela gratuit, ne demandant que mon accueil pour y devenir mots, paroles et rythme, message offert à l’autre.

Sans forcer, patiemment, descendre doucement au centre de mon être, en son « milieu » (origine sans doute du mot « médi–tation ») pour y laisser s’ouvrir, lentement s’épanouir, telle une fleur à l’éclosion, un espace souple libre où le souffle de vie peut laisser l’énergie imprégner jusqu’à la plus petite cellule, puis de la même grâce laisser le soupir de l’expir relâcher et vider, sans crainte qu’il ne soit le dernier, tant sa fidélité ne dépend pas de nous, même durant le sommeil… Et jour et nuit se laisser vivre à ce rythme fondamental du souffle de l’Esprit qui présida à la Genèse.

Un jour il y eut l’émerveillement d’une surprise : j’entendis comme neufs les vieux textes de l’Évangile : les aveugles qui voient, et les sourds qui entendent, les estropiés qui marchent, les lépreux purifiés, les affamés nourris : rien que de la vérité charnelle, tout offert à nos sens, par nos sens : bien autre chose que mon catéchisme ! Oui simplement recevoir, non pas mériter ni prouver, simplement éprouver, laisser ce message vivant pénétrer de plus en plus dans l’intime de mon être, humblement et pauvrement charnel, avant, autant que spirituel, s’exprimant en pensée. Accepter que là soit l’indubitable, pour l’autre autant que moi.

Que là aussi soit l’ineffaçable mémoire de la fidélité de vie, ses blessures, même honteuses, et ses guérisons inlassables.
Cette mémoire de reconnaissance, sans doute plus intime que les neurones de mon cerveau, échappera – je veux le croire – à leur destruction, et deviendra passage vers l’inconnu que nous espérons.

 

Geneviève Esmenjaud

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