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Survivre, à Gaza

Christophe Denantes, médecin anesthésiste à l’hôpital Avicenne de Bobigny et membre de la communauté de Saint-Merry, effectue chaque année des missions d’entraide dans les hôpitaux de Gaza. Sur la base de cette expérience humanitaire, il est bien placé pour présenter le texte de Mohammed Azaiza sur la double peine que subissent les habitants de la bande de Gaza, entre blocus israélien et coronavirus.

Cette période de confinement me renvoie à mes missions en Palestine rythmées par les couvre-feux avec des heures de trêve où l’on fait vite ses courses, et à l’hôpital avec parfois les afflux de blessés et, le plus souvent, l’attente dans un hôpital vide où les patients n’arrivent pas du fait du couvre-feu et/ou des check-points.
A Gaza, il n’y a plus de couvre-feu depuis 2005, mais un blocus depuis 2007, où l’approvisionnement en électricité et en essence, en matériaux de construction et autres matériaux prétendument « à double usage civil et militaire » est sévèrement contingenté. Actuellement, en plus du blocus, s’ajoute la menace de pandémie face à laquelle le gouvernement palestinien à Gaza n’impose ni couvre-feu ni confinement. Cependant, dès le début du mois de mars, les écoles et les universités ont été fermées puis les lieux publics et les lieux de culte.
Quand les Gazaouis sont invités à limiter leurs déplacements, ils sont condamnés à rester dans des logements surpeuplés, et l’économie informelle (métiers du bâtiment, chauffeurs de taxi, etc.) s’effondre. Les budgets familiaux pour les adultes, le report des examens de fin d’année et particulièrement du bac pour les jeunes, alimentent l’inquiétude.
Cette inquiétude quant au présent et à l’avenir pour soi-même, pour ses proches (notamment les plus fragiles), avec ses conséquences psychiques, physiques et économiques, nous la partageons aujourd’hui ici. Espérons qu’avec le retour de jours meilleurs, nous saurons nous en souvenir pour demander que cesse le blocus de Gaza. 

Christophe Denantes


Témoignage de Mohammed Azaiza, coordinateur à Gaza de Gisha (Centre juridique pour la liberté de déplacement), dans le quotidien israélien Haaretz (21 avril 2020)

LE CORONAVIRUS PROVOQUERA-T-IL DE L’EMPATHIE ENVERS NOUS, LES GAZAOUIS ?

« Quand cette crise sera terminée, Israël lèvera-t-il les restrictions sur les déplacements imposées à deux millions de personnes dans la bande de Gaza ?
Il y a deux jours, mon fils a demandé à descendre dans la cour pour jouer au ballon. J’ai dit non et je lui ai rappelé le danger d’infection par le coronavirus. ”Je sais, a-t-il dit, mais aujourd’hui il y a une hudna du coronavirus” – une trêve. Il avait du mal à comprendre qu’un virus, bien que différent des guerres que nous avons vécues, pouvait être une menace aussi grave, en partie à cause de la densité de la population à Gaza.
Les gens considèrent leur droit à la liberté de se déplacer comme quelque chose de naturel. Ils sont habitués à décider quand, où et comment ils passeront leur journée. La propagation rapide du virus peut avoir été rendue possible à cause du refus des gens d’accepter de perdre le contrôle de leur vie personnelle.
Alors, chers amis du monde entier, et en particulier en Israël – à quoi ressemble la vie dans le confinement et l’isolement ? Empêchés de rencontrer ses parents, ses enfants, ses petits-enfants ? Comment vous débrouillez-vous avec l’interdiction de voyager dans le pays, de fréquenter des gens, de gérer des entreprises ? Comment faites-vous face à l’incertitude quant à l’avenir ?
Les Gazaouis, qui vivent dans le confinement depuis tant d’années, connaissent très bien les sentiments de peur et d’inquiétude face à l’avenir qu’il leur réserve.
Non, je ne jubile pas de ce que vous fassiez aujourd’hui l’expérience de ce qu’est la vie normale pour nous. Les Gazaouis voient ce qui se passe dans le monde entier. Ça fait mal de voir des lieux vidés de toute vie et remplis de cadavres. Les Gazaouis sont anxieux à l’idée de voir des gens mourir sans leurs proches à leurs côtés. Quand les premières infections ont été décelées à Gaza, une peur nouvelle et terrible s’est rapidement répandue. C’est la première fois en 13 ans que les Gazaouis demandent la fermeture des points de passage de Eretz et de Rafah plutôt que leur ouverture !
Mais à côté de la peur, il y a l’espoir : peut-être que maintenant le monde est plus conscient de ce que signifie un confinement, qui ne diffère pas tellement de l’effet du blocus de Gaza. Peut-être que les gens comprendront enfin comment ces conditions provoquent le chômage, comment elles sapent les infrastructures et empêchent le fonctionnement normal d’un système sanitaire. Comment elles découragent les jeunes qui grandissent au milieu de cette réalité dont on ne voit pas la fin, au point qu’ils sont rongés par des pensées de fuite et parfois de suicide. »
« Israël se rend clairement compte que les conditions à Gaza sont propices à la propagation rapide de la pandémie. Il sait aussi que les barrières et les murs n’arrêteront pas le virus qui ne fera pas de discrimination entre les habitants de Beit Hanoun et ceux de Netiv Ha’asara.
Le mois dernier, des médecins d’Israël ont rencontré des médecins de Gaza au point de passage d’Eretz. Il y a une coordination entre Israël et Gaza et un intérêt partagé à combattre ensemble le virus. Mais que se passera-t-il le jour d’après, une fois la pandémie arrêtée ? Israël tiendra-t-il compte de notre appel et lèvera-t-il les restrictions aux déplacements qu’il impose à 2 millions de Gazaouis ? Ou continuera-t-il à alléguer qu’il a quitté Gaza en 2005 et à fuir la responsabilité de notre situation ici ?
Je suis actuellement assis comme tout le monde, en me demandant si, lorsque ceci sera terminé, nous comprendrons que notre besoin et notre capacité à travailler ensemble ont plus de valeur que l’envie de contrôler le sort l’un de l’autre, qui nous condamne tous.
Comme vous, j’attends que la vie revienne à la normale, mais pas que l’on en revienne aux roquettes et aux ballons incendiaires sur le sud d’Israël et pas aux châtiments collectifs, au bouclage et aux restrictions arbitraires qui portent atteinte à tous les aspects de notre vie.
En attendant, permettez-moi de vous faire part de mon expérience de ce qui marche pour moi pour faire face à l’isolement : soyez patients – personne ne sait quand ça se terminera.
Faites-vous un programme quotidien et essayez de vous y tenir : levez-vous tôt, ne vous abandonnez pas au sommeil. Faites de l’exercice pendant 20 minutes. Prenez le temps d’une sieste l’après-midi. Lavez la vaisselle – cela allège le stress et vous permet de garder les mains propres. Trouvez les moyens de travailler à la maison.
Ne vous contentez pas d’écouter les nouvelles, prenez du temps pour la musique et la lecture. Déléguez des pouvoirs à vos enfants, ils adorent diriger ! Prenez un peu le soleil tous les jours par la fenêtre, cela vous donnera de l’énergie. Essayez d’arrêter de fumer. Faites de la bonne cuisine. Restez à la maison. Prenez soin de vous. » M. A.

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