« Sweeter than Roses… »

Entre Semaine sainte et Féria de Pâques, le printemps arlésien est plus doux que les roses. Jean Verrier nous en fait partager les parfums et les émotions dans le deuxième volet de notre feuilleton

gardians, hommes et femmsslundi 30 mars  La Semaine sainte à Arles est aussi la semaine de la Féria de Pâques. On l’annonce partout dans les rues et sur les places : cérémonies religieuses, expositions, concerts, manifestations équestres et tauromachiques, corridas, feux d’artifice, tout se mêle.  La chapelle Sainte-Anne, place de la République, en face de la Primatiale Saint-Trophime, s’ouvre aux dessins et installations de José Manubia, un torero qui a laissé l’épée pour la pointe Bic avec laquelle, sur des affiches arrachées aux murs et collées les unes sur les autres,  il inscrit ses souvenirs et ses rêves.

 

« Nous assistons le soir à un très beau concert  de musique baroque »
« Nous assistons le soir à un très beau concert de musique baroque »

mardi 31 mars. « XXXème Semaine sainte en Arles » à la chapelle Saint-Martin du Méjean. Nous assistons le soir à un très beau concert  de musique baroque : « L’Europe musicale à la fin du XVIIème siècle » : Scarlatti, Pachelbel, Buxtehude, Purcell. C’est un  enchantement : quatre jeunes musiciens très talentueux et une soprano, Julia Doyle, dont la voix pure dialogue à merveille avec les cordes. Le public, public de connaisseurs, est sous le charme. Musique sacrée ? Musique profane ? Il faut que je me reporte au programme  pour découvrir que le   Herr, wenn ich nur Dich habe  de Buxtehude est traduit par « Seigneur si je n’avais que toi je n’interrogerais pas le ciel et la terre », mais le  Sweeter than Roses  de Purcell par : «  Plus doux que les roses ou que la brise fraîche du soir sur une rive tiède et fleurie fut le premier baiser ». Ici, la musique célèbre les noces du sacré et du profane.

 

mercredi 1er avril. Première balade de la saison dans les Alpilles qui ont été fermées pendant tout l’été  pour prévenir les incendies. Les Alpilles sont une petite chaîne calcaire qui s’étend d’Ouest en Est, de Tarascon à Cavaillon. Au nord : Saint-Rémy de Provence, au Sud-Ouest : Arles. On arrête la voiture au-dessus du village des Baux et l’on s’engage sur un chemin forestier en corniche, avec de beaux dégagements, d’un côté  sur la plaine du Rhône et de l’autre sur la côte méditerranéenne. Aujourd’hui le temps est très clair et l’on distingue nettement à l’horizon les hautes cheminées  du complexe de Fos sur mer. Le thym n’est pas encore très fleuri mais les branches mauves du romarin attirent abeilles et bourdons. Dommage que l’on ne puisse faire partager sur la toile que les couleurs et les sons mais pas encore les parfums. La montagnette en est pleine.

« Première balade de la saison dans les Alpilles »
« Première balade de la saison dans les Alpilles »
« ...les branches mauves du romarin attirent abeilles et bourdons »
« …les branches mauves du romarin attirent abeilles et bourdons »

 

Vendredi saint 3 avril. Ouverture de la 50ème Féria d’Arles. De vendredi à lundi il y aura des corridas dans les Arènes avec de célèbres toreros. Mais, sur la petite place de l’École de musique, en bas des remparts, on a dressé ce matin des arènes dites « portatives » où les amateurs vont pouvoir défier quelques vachettes aux cornes emboulées, mais de fort tempérament. Avec un faux picador, matelassé, chevauchant à pied une canne à tête de cheval, ça ressemble parfois à une parodie de corrida. Là-haut, les deux extrémités du boulevard Victor Hugo ont été bloquées par de gros camions pour un « abrivado ». De l’un des deux camions jaillissent  six belles bêtes qu’encadrent aussitôt un nombre égal de gardians, hommes et femmes, de la manade des Montilles-Quet pour les accompagner au galop jusqu’à l’autre camion où l’arrière laissé ouvert engloutit en un instant le troupeau sur lequel les portes se  referment dans un grand fracas. Sur le trajet quelques jeunes gens intrépides (des « attrapaïre ») tentent de freiner la course des taureaux. Émotion et rires, on se connaît, on s’interpelle, on s’embrasse, les manadiers sont fiers de montrer leur maîtrise des noirs taureaux et des blancs chevaux. Un orchestre de cuivres joue Carmen et When the saints, tout cela a un air bon enfant.

Notre vieille  église Saint-Césaire au clocher branlant n’est ouverte pour le culte que deux ou trois fois par an. Ce soir, à 18 heures, on y célèbre l’office de la Passion de Jésus-Christ. Nous sommes une petite vingtaine de personnes dispersées dans la nef froide et humide, réunies  pour entendre textes et prières récités sans grande conviction. Dehors, des centaines, des milliers de jeunes et de moins jeunes font bruyamment la fête. Tout à l’heure, on tirera un feu d’artifice depuis les quais du Rhône.

samedi 4 avril. Pendant toute la Féria, chaque soir et jusque tard dans la nuit, les « bodegas » fleurissent un peu partout  dans la ville. On y boit surtout de la sangria, mais aussi de la bière et du vin, et souvent on y danse. La sono est à fond. On en trouve dans des lieux divers, les cours ouvertes de particuliers et  sur le pas de porte de toutes sortes de boutiques. Une des bodegas les plus célèbres de la Féria est celle des Andalouses qui loge traditionnellement dans la grande église désaffectée des Frères Prêcheurs, utilisée aussi en été pour les Rencontres internationales de la photo. Dès midi on peut y visiter des expositions de photos taurines et de flamenco, et à partir de 20 heures on y boit et on y danse. Des couples d’amateurs appartenant à différents clubs locaux, costumés ou en simples jeans, dessinent de savantes chorégraphies de sévillanes,  en alternance avec des groupes de professionnels. Chaque soir à minuit on chante un « Salve Maria ». Les affiches des Andalouses, depuis que je les connais, ont toutes le même style. Une année, l’Andalouse portait des ailes d’ange.

« Une des bodegas les plus célèbres est celle des Andalouses qui loge dans la grande église désaffectée des Frères Prêcheurs »
« Une des bodegas les plus célèbres est celle des Andalouses qui loge dans la grande église désaffectée des Frères Prêcheurs »
« Des couples d’amateurs dessinent de savantes chorégraphies de sévillanes »
« Des couples d’amateurs dessinent de savantes chorégraphies de sévillanes »
« Une année, l’Andalouse portait des ailes d’ange »
« Une année, l’Andalouse portait des ailes d’ange »

 

dimanche de Pâques, 5 avril.  Nous rejoignons, par fort mistral et grand soleil,  notre petite communauté  de Bouchaud. Autour du père Gérard, toujours fidèle à son poste, une douzaine de moines, plus ou moins handicapés, occupent un joli mas du 18ème siècle situé à l’entrée  de la Camargue. Pendant l’hiver, le doyen est mort, un moine que nous aimions bien est parti, mais quatre nouveaux frères  sont arrivés. La chapelle est pleine, le Père Gérard commente l’arrivée au tombeau de Marie-Magdeleine, Pierre et Jean comme je ne l’avais jamais entendu faire. À la sortie nous faisons connaissance avec un frère venu d’Extrême-Orient. Pendant l’office il a donné à sa flûte des inflexions venues d’ailleurs. Vif et souriant il nous confie d’un air malicieux: « Je leur ai dit que mon handicap, c’était ma vieillesse, et ils m’ont accepté ! ».

Ce soir,  le « toro de fuego » sur la Place de la République a été annulé pour cause de mistral…

 

Jean Verrier

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