Tendre, la nuit ?

Depuis… la nuit des temps, elle inquiète et fascine. Elle fait peur, elle cache et protège. Car si elle réveille les vieux fantômes et les vieux démons, si elle est propice aux remords, à la nostalgie et aux regrets, elle sait aussi rassurer et apaiser. Tendre, la nuit ? Pas toujours, pas pour tous.
Jacqueline Casaubon, Au commencement
Jacqueline Casaubon, Au commencement

Depuis… la nuit des temps, elle inquiète et fascine. Elle fait peur, elle cache et protège. Car si elle réveille les vieux fantômes et les vieux démons, si elle est propice aux remords, à la nostalgie et aux regrets, elle sait aussi rassurer et apaiser.

Tendre, la nuit ? Pas toujours, pas pour tous.

Qu’il est triste, la nuit, lorsque passe le vent,
L’écoulement de cette immense solitude
Se déversant abondamment dans notre cœur,
Après avoir noyé toute notre pensée
, écrivait dans ses Sonnets Fernando Pessoa.

Abandonnant ses nombreux hétéronymes, Pessoa signe de son vrai nom une sorte d’ode à la nuit, cette sœur jumelle du silence, « voile nuptial mettant fin aux fins, aux douleurs ».

Nuit, obscurité, ténèbres. Il y a dans le langage commun, plus qu’une contiguïté, une confusion entre la nuit et le mal, la nuit et la peur, celle qui surgit des tréfonds de l’âme et qu’il est parfois si difficile d’apprivoiser. La nuit du désespoir, du vide et du néant. Cette « nuit de la nuit », quand la noirceur « est parfois si implacable qu’on en suffoque », ainsi que l’écrit la philosophe Catherine Chalier. Et ce n’est pas sans raison que les mythes les plus anciens en font le royaume des esprits mauvais.
Puis il y a la nuit de l’épreuve et de la lutte avec l’ange (Genèse 32, 23-30). Nuit de crise, de jugement. Nuit de doute et d’angoisse, théâtre d’un drame intérieur, d’un combat déchirant avec soi-même que les grands peintres, à commencer par Caravage, ont su si bien illustrer.
Pourtant, Péguy voyait en elle « la sœur tourière de l’espérance », le temps de la germination silencieuse de toutes nos aurores. Le temps du repos, du sommeil et des rêves. « Pressentiment du jour », disait de cette nuit-là Maurice Blanchot. Car – à défaut de porter conseil – la nuit porte en elle la marque de la contradiction.

Ambivalence de la nuit

Jacqueline Casaubon, Terre - pain en attente
Jacqueline Casaubon, Terre – pain en attente

Dans la Bible elle est certes le règne du chaos, le gouffre de la maladie et de la mort, le temps favorable aux méchants, selon le constat du livre de Job (24, 14-15) :

il fait noir quand l’assassin se lève, pour tuer le pauvre et l’indigent. Durant la nuit rôde le voleur, dans les ténèbres il perfore les maisons.

Et si le juste ne craint « ni les terreurs de la nuit », « ni la peste qui marche en la ténèbre » (Psaume 91, 5-6), la nuit reste néanmoins le temps de l’ignorance, de l’aveuglement, du péché.

Dans le Nouveau Testament, ce sont surtout l’Évangile de Jean et les Lettres de Paul qui soulignent l’opposition irréductible entre les œuvres du jour et celles de la nuit. Avant de guérir un aveugle-né, Jésus exprime ainsi le sens de sa mission :

Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient, où nul ne peut travailler. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde (Jean 9, 4-5).

Et Paul, en utilisant le même symbolisme, invite les chrétiens à abandonner les œuvres de ténèbres et à revêtir les armes de lumière (Romains 13, 12), car ils sont les « fils de la lumière », « pas de la nuit » (Première Épître aux Thessaloniciens 5, 5).

Mais en parallèle de cette vision négative, il y a aussi dans les Écritures une conception positive et optimiste de la nuit : elle est le temps de la fête, du chant, de la joie dans les cœurs (Isaïe 30, 29), et celui de l’expérience du divin, de la rencontre avec le Seigneur.

La nuit n’est pas ainsi le double sombre du jour et elle ne peut pas être irréductiblement mauvaise, car selon une parole énigmatique du prophète Jérémie (33, 25), véritable casse-tête pour les exégètes, le Seigneur a établi une alliance avec le jour et avec la nuit. Et si la création, même dans sa face obscure, n’est pas l’œuvre d’un démiurge mauvais, d’un dieu de seconde zone, la nuit est arrachée à l’emprise complète et inéluctable du mal.

Étrange paradoxe que cette alliance avec le jour et la nuit, dont les mystiques et les peintres (que l’on pense aux nocturnes de La Tour et de Rembrandt) ont montré la fécondité. D’obscure qu’elle était, la nuit devient ainsi lumineuse, un abîme de lumière, « nuit plus aimable que l’aube levée », une nuit obscure qui embrase l’âme d’une fièvre d’amour et l’embarque dans une joyeuse aventure, selon le merveilleux poème de saint Jean de la Croix :

 En una noche oscura
con ansias en amores inflamada
oh dichosa ventura
salì sin ser notada
estando ya mi casa sosegada »

« Dans une nuit obscure
d’une fièvre d’amour tout embrasée,
ô joyeuse aventure,
dehors me suis glissée
quand ma maison fut enfin apaisée.

 

Pour les chrétiens, le cri qui déchire le voile de la nuit c’est celui qui annonce un nouveau matin, cri d’espérance, promesse d’une aube nouvelle, résurrection qui n’efface pas les ténèbres, la douleur et les larmes de la croix, mais les transfigure.

 

Pietro Pisarra

 

 

Jacqueline Casaubon, Bleu nuit
Jacqueline Casaubon, Bleu nuit

 

Fernando Pessoa, « Audita cæcant », in F. Pessoa, Œuvres poètiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2001, p. 1023.

Catherine Chalier, La nuit, le jour. Au diapason de la création, Éditions du Seuil, Paris, 2009, p. 71.

Jean de la Croix, « Nuit obscure. Chansons de l’âme », in Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2012, p. 868-871.

 

 

 

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