TOUT FAUX ?

Complot ? Propagande ? Scandale ? Qu’est-ce que les fake news, dont le président Trump utilise le registre ? Et à quelle catégorie appartiennent-elles ? Analyse d’un phénomène aussi vieux que l’histoire dans la chronique d’Alain Cabantous

Depuis le début de la présidence de Donald Trump, on a la désagréable impression que ce pays est gouverné par le système des fake news ou fausses nouvelles. Le nouveau président des États-Unis mobilise en permanence ce registre et se pose en victime du pouvoir des médias qui dévoilent ses liens avec la Russie, avec les femmes et avec les… femmes russes. Dès lors les fake news ont bon dos puisqu’elles permettent à l’ancien animateur de show télévisé de jouer parole contre parole et de désigner à son électorat fidèle la mauvaise foi des journalistes. Mieux encore, l’une des porte-parole de la Maison Blanche a même inventé l’expression de « faits alternatifs » afin de faire passer certaines mesures contestées de l’administration. Kellyanne Conway a ainsi affirmé que deux Irakiens, il est vrai arrêtés en 2011, avaient perpétré à Bowling Green (Kentucky) un massacre qui n’eut jamais lieu mais qui permettait de justifier le décret de Trump interdisant à certains citoyens du Moyen-Orient d’immigrer aux U.S.A. C’est, en fin de compte, une entreprise de désinformation qui favorise les nouvelles les plus folles et alimente le complotisme déjà bien ancré dans les esprits occidentaux.

Les journaux
lithographie de Delpech d’après Louis-Léopold Boilly.
BnF, Estampes et Photographie, DC-43(A3)-FOL

De fait, il existe trois catégories de fake news : celles de complot, celles de propagande et celles de scandales. Et le phénomène est aussi vieux que l’histoire. Pour s’en tenir à la période moderne , et parmi bien des exemples, on retiendra les fausses nouvelles de propagande diffusées sur la longue durée par les « canards ». Aux XVIe et XVIIe siècles surtout, ce sont de méchants feuillets, mal imprimés qui répandent des informations « funestes, prodigieuses, mémorables, émerveillables » en évoquant les naissances monstrueuses, les dragons chevauchant les nuages, les armées surgies du ciel, les catastrophes en tous genres. Bref un journalisme à sensation qui ne s’embarrasse pas de vérifier ses sources et dont les illustrations qui accompagnent le texte sont recyclées moyennant une ou deux adaptations. Ainsi l’évocation des « espouvantables » inondations vénitiennes s’appuie sur une gravure de la Seine à Paris. Mais si ces fausses informations semblent crédibles, c’est moins parce qu’elles s’imbriquent à une part de réalité qu’elles renvoient à une culture du merveilleux, à un système de croyances où Dieu, à travers des événements, tragiques le plus souvent, punit les hommes de leurs fautes et de leurs passions tout en permettant parfois aux coupables et aux victimes de vivre une fin édifiante. C’est en cela que les canards relèvent de la propagande religieuse puisqu’il s’agit ici de conduire à Dieu aussi (et surtout) en faisant peur. Ainsi l’apparition dans le ciel de Hongrie, le 1er août 1601, d’une immense croix, entourée de corps diaphanes puis d’animaux fantastiques avait, selon le « journal », entraîné les lamentations et les prières d’un peuple entier à genoux des heures durant.


Les crieurs de journaux sous la Révolution française
BnF, Estampes et Photographie, MD-43-FOL

L’autre exemple relève, sur le temps court, de la fake new de complot. Dans la foulée du printemps 1789, eurent lieu de nombreuses révoltes agraires en Normandie, en Hainaut, en Alsace où des titres nobiliaires furent brûlés, des terres communales reprises par les paroisses, des forêts seigneuriales envahies. Le tout sur le fond d’une double crainte : une invasion des troupes étrangères et un complot aristocratique dont les innombrables armées de brigands seraient le fer de lance. Ce que l’on nomma la Grande Peur naquit d’incidents locaux qui se propagèrent dans de nombreuses provinces françaises exceptées la Bretagne, la Lorraine ou le Bas-Languedoc. Entre le 20 juillet et le 6 août 1789, les rumeurs les plus folles se répandirent. Le moindre bruit nocturne, le plus petit tourbillon de poussière aperçu au loin devenaient les signes avant-coureurs de ces attaques redoutées par les paysans. Le royaume fut alors balayé par ces fausses nouvelles, créant de véritables paniques qui, à leur tour, engendrèrent des réactions violentes et défensives contre la noblesse, ses châteaux (incendiés en Vivarais et en Dauphiné) et ses symboles souvent détruits.

Trump, le « génie stable », et son équipe n’ont donc rien inventé si ce n’est que les fake news sont devenues pour certains une technique de gouvernement qui remet aussi en cause la confiance bien fragile des citoyens, pas seulement Américains, à l’endroit des médias. Mais vous n’êtes pas obligés de me croire.

Alain Cabantous

3 Commentaires

  • Merci Alain de toutes ces précisions historiques qui nous permettent de remettre ces »fausses infos » dans leur contexte, à la fois historique et contemporain.Mais faut-il citer Trump ? Il me semble que ce monsieur ne demande qu’à faire parler de lui ! Et ne serait-ce pas entrer totalement dans son jeu que non seulement le citer mais mettre sa photo, même avec le commentaire « tout faux » ? j’ai été ébahie de trouver cette photo à la une du site de Saint-Merry…Je comprend le désir de ne pas passer à côté de l’actualité et de la remettre en perspective comme tu le fais, mais arrêtons peut être de flatter l’égo de cet homme, il est déjà bien assez encombrant ! Pour moi ceci vise tout particulièrement l’ensemble des médias et non ton article ici présent et beaucoup apprécié.

  • Florence, je te rappelle que l’orientation de mon blog consiste à prendre un élément de l’actualité afin d’en comprendre les origines ou d’en souligner les ressemblances avec notre temps dans des contextes différents. Or, ne nous en déplaise, Trump existe et a même été élu président des Etats-Unis ! ce qui n’a échappé à personne. Ce n’est donc pas faire de la publicité au personnage ou flatter son ego (encore faudrait-il pour cela qu’il lût mon blog !!!) que d’évoquer et de dénoncer ses manières lamentables de gouverner. Et ce n’est pas jamais en faisant glisser les problèmes sous le tapis que l’on les fait disparaître. Je ne comprends donc absolument pas ta réserve et l’illustration d’en-tête (qui est un montage) est particulièrement judicieuse.

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